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lundi 7 janvier 2019

Inspiration - Film : Le Roi et l'Oiseau

Le Roi et l'Oiseau. J'avais parlé brièvement ici de ce chef d’œuvre intemporel, que l’on redécouvre inlassablement. Ce film a été le premier dessin animé français destiné aux enfants mais également aux adultes, avec une dimension politique et une innovation dans la mise en scène. Au cœur du film, nous retrouvons les thèmes de la dictature, l’amour et la révolte. Ces thèmes sont éminemment surréalistes, (Prévert faisait partie de ce mouvement et Grimault en reconnaît l’influence sur son graphisme) donnant à ce film un ton très onirique, proche du rêve, où se mêle poésie et humour (le nom du Roi en est un bel exemple). Les dessins peints uniquement à la gouache vous plongeront dans un univers où se mêlent personnages de tableaux vivants, un Roi sur un trône flottant, des créatures mystérieuses et un château volant à l’architecture incroyable (Miyazaki en est le premier admirateur et revendique s’en être inspiré pour son film Le château dans le ciel). Ajoutons à ce cocktail haut en couleur une musique sublime composée par le Polonais Wojciech Kilar.




Synopsis :

Le roi Charles V + III = VIII + VIII = XVI gouverne sur le royaume de Takicardie. Il y mène une dictature sur son peuple, qui se doit de le vénérer. Dans ce drôle d’environnement où seules règnent les statues à l’effigie du roi, il se passe pourtant une chose magique : la nuit, les personnages des tableaux du château prennent vie. C’est ainsi qu’une bergère et un ramoneur tombent amoureux et sortent de leurs tableaux pour tenter de s’enfuir. Le roi, lui aussi amoureux de la bergère, va alors tout faire pour les en empêcher et se lancer à leur poursuite. Mais un drôle d’oiseau qui vit sur les hauteurs du château et qui a pour habitude de se moquer du roi va s’en mêler, et aider les deux amoureux…


Il était une fois une bergère et un ramoneur...

A l'origine, Le Roi et l'Oiseau ne s'appelait pas ainsi et lorsque Paul Grimault et le poète Jacques Prévert pensent produire, écrire et réaliser un film d'animation en 1945, ils portent leur choix sur le conte d'Andersen, La bergère et le ramoneur. L'histoire classique d'un amour plus fort contre les conventions sociales et politiques où deux figurines de porcelaines s'aiment malgré le complot du grand-père de celle à l'effigie de la bergère, un vieux chinois, qui veut la marier de force au Grand-Général-en-chef-Jambe-de-Bouc.




Alors que le cinéma d'animation avait connu ses vrais débuts flamboyants avec Blanche-Neige et les Sept Nains quelques années plus tôt en 1937, le duo caresse ainsi l'idée de lui rendre la pareille en réalisant le premier film d'animation du cinéma français. Un projet titanesque pour une époque où tout reste à inventer, d'autant plus que notre industrie n'a ni la technique ni les moyens financiers de supporter une telle idée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Qu'importe, Prévert et Grimault relèvent le défi au sein de la société de production Les Gémeaux, basée à Neuilly-Sur-Seine, véritable usine à idées où les animateurs sont obligés de se former aux dernières techniques d'animation même temps qu'ils réalisent le film avec pour seule contrainte un délai de production que ne doit pas dépasser trois ans.




Mort et résurrection :

Les choses tournent cependant au vinaigre lorsque la société connait des difficultés financières en 1949 et se voit obligée de licencier une partie de son personnel. En effet, emportés par leur enthousiasme débordant, Grimault et Prévert ont largement sous-estimé les moyens nécessaires pour réaliser leur rêve et se voient dans l'obligation de délocaliser une partie de la production à Londres tout en resserrant au maximum le budget du film, ce qui signifie en d'autres termes de couper les séquences les plus ambitieuses et donc les plus chères à produire. Un tollé pour La Bergère et le Ramoneur qui ne s'en remettra quasiment pas bien que la production continue vaille que vaille. Le coup fatal arrive en 1950 lorsque Paul Grimault se fait virer de son propre film par l'autre patron du studio, André Sarrut. Une guerre intestine éclate au sein des Gémeaux et l'équipe du film se scinde en deux camps, ce qui ralentit considérablement la production.




Mais avec tout cet argent, ce temps et ces talents investis, il faut quand même sortir le film pour éviter la catastrophe intégrale. Après sa présentation amputée des fameuses séquences à la Biennale de Venise 1952, où il reçoit le Grand Prix d'ailleurs dans une version qui n'est pas l'oeuvre de Grimault et de Prévert, le film fait un flop commercial qui amène les Gémeaux à la faillite. Grimault, lui, attend son heure, retranché à la Cinémathèque qui lui permet d'ouvrir son propre studio, Les Films Paul Grimault.

Mais il n'en a pas fini avec La Bergère et le Ramoneur dont l'histoire ne fait d'ailleurs que commencer.


Le Roi et l'Oiseau :

Après avoir récupéré les droits du film en 1967, Paul Grimault se retrouve face à un challenge encore plus périlleux que le précédent : sa copie de travail est dans un sale état, le négatif accuse certains manques importants et il n'a pas le budget nécessaire pour relancer la production. Alors qu'il se diversifie à l'international pour trouver des capitaux, la solution viendra finalement du CNC, des Films du Capitole et d'Antenne 2 (ancêtre de France 2) qui débloque des fonds pour que le film reprenne. Retrouvant un Jacques Prévert au bord de la mort en 1976, le duo recommence le film presque intégralement, ne conservant de l'ancienne version que ce qui est montrable et devant créer de toutes pièges le reste pour transformer le projet en long-métrage.

Mais il reste un autre problème à régler, les ravages du temps. En effet, entre le moment de sa mise en chantier en 1949 et la nouvelle version des années 70, Grimault ne peut plus se reposer sur le casting vocal original pour combler les trous des dialogues des nouvelles séquences. Il doit donc tout recommencer. Pour ne rien arranger, Jacques Prévert décède en avril 1977 et c'est donc un Paul Grimault affaibli par la perte de son allié qui se lance dans la bataille de sa vie.




Le film sort finalement sur tous les écrans de France en 1980 et est un succès puisqu'il rassemble pas loin de 2 millions de spectateurs sur notre territoire, alors même que sa carrière internationale concourra grandement à sa renommée. Hayao Miyazaki et Isao Takahata, deux des têtes pensantes du Studio Ghibli, ont été profondément marqués par le film, qu'ils avaient déjà pu découvrir dans sa première version dans les années 50. Si Takahata n'a jamais caché que c'était ce film qui lui avait donné envie de faire de l'animation, Miyazaki n'est pas en reste puisqu'il s'est perdu en louanges depuis son premier visionnage, étant l'un des grands supporter de l'ombre de Grimault et qui lui rendra hommage à de multiples moments au cours de son oeuvre. L'inspiration la plus célèbre étant évidemment le gigantesque robot du Château dans le Ciel, décalque de celui du Roi et l'Oiseau autant visuellement que philosophiquement. Mais le Japon n'est pas le seul impacté par ce phénomène car, aux Etats-Unis, un jeune réalisateur en devenir craque complètement sur le film. Il s'agit bien entendu de Brad Bird qui saura s'en souvenir au moment de la réalisation de son exceptionnel Géant de Fer.




Plus qu'un film, un mythe :

On le voit, si Le Roi et l'Oiseau s'est enfanté dans la douleur et qu'il n'est pas, au sens propre, le premier film d'animation français (sa première version l'est, mais les différences étant énormes, on peut réellement parler de deux œuvres distinctes), il a marqué de son empreinte le cinéma mondial. Grotesque et poétique, autant drôle que dramatique, Le Roi et l'Oiseau est un objet filmique unique, habité par ses deux auteurs dont la forme finale tient encore aujourd'hui du pur miracle, tant les embûches ont été nombreuses. Si Paul Grimault n'a jamais plus fait d'oeuvre de ce calibre, il aura inscrit son nom au panthéon du 7ème Art, qui le lui rend bien de façon rétroactive, son chef-d'oeuvre étant considéré aujourd'hui comme un classique intemporel de notre cinéma.




Les films avec la capacité de dépasser leur support de pellicule pour devenir de vrais mythes modernes sont extrêmement rares, ce qui les rend d'autant plus précieux et il est saisissant de constater qu'après toutes ces années, Le Roi et l'Oiseau n'a pas pris une ride, tant sur le plan technique que thématique et qu'il parlera tout autant aux générations d'aujourd'hui qu'à leurs aînés. (Source : Ecranlarge.com + divers)

mardi 27 novembre 2018

Histoire de Châteaux

Le hasard fait bien les choses parfois, j'ai récemment revu Le Château de Cagliostro et Le Roi et l'Oiseau, et on s'est regardé avec mon fils il y a moins de 15 jours la série animée Castlevania sur Netflix (très bien d'ailleurs). Et je découvre les liens qui unissent ces trois œuvres qui pourraient sembler à mille lieux les unes des autres, notamment le Château qui est en plus une formidable source d'inspiration pour un Donjon. Une petite comparaison (sources diverses) en attendant d'écrire des Post sur ces trois œuvres qui en méritent toutes un.

Premier long-métrage d’animation du réalisateur Hayao Miyazaki (Mon Voisin Totoro, Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiro) sorti en 1979 sur les écrans japonais, Le Château de Cagliostro est une source d’inspiration pour la franchise Castlevania. En effet, le château du film mettant en scène le personnage Lupin III (ou Edgar en français pour contourner les problèmes de droits liés à celui d’Arsène Lupin créé par Maurice Le Blanc qui en est le parent évident) possède nombre de similitudes avec la demeure de Dracula dans plusieurs épisodes de Castlevania.




Pour l’histoire, Lupin et son compère Jigen se rendent au pays de Cagliostro pour élucider une affaire de fausse monnaie qui les mènera bien vite au château du Comte (l’actuel régent) dont le futur mariage avec la princesse Clarisse le nommera héritier officiel du trône du Grand Duché ; mais comme l’affaire semble bien plus mystérieuse qu’elle n’y paraît (le Comte sait s’entourer !), les cambrioleurs seront bientôt épaulés par leur ami Goemon et sa lame tandis que l’espiègle Fujiko et l’infatigable inspecteur Zenigata (lequel cherche désespérément à coffrer Lupin depuis toujours) seront également de la partie…




Mais revenons-en aux comparaisons qui nous intéressent ici. Si c’est Simon’s Quest qui a initialement donné un aperçu des environs de Castlevania (du moins surtout la carte officielle de la soluce du jeu), c’est Dracula’s Curse qui établira plus clairement la réelle topographie des lieux. D’abord, on peut remarquer que les châteaux sont tous deux situés sur un lac près d’un village (dont le nom varie suivant les épisodes) d’où on peut accéder au pont-levis et sont reliés au continent par un long pont menant à une tour d’horloge (celle de la Mort Prématurée où l’on délivre le pirate Grant Danasty sur NES dont le pont s’écroule une fois redescendu).


Vue d’ensemble des châteaux et de leurs environs

La carte de Castlevania dans Vampire’s Kiss (à gauche) et un extrait du film d’animation (à droite)


Ensuite, les deux bâtiments se trouvent à proximité de ruines antiques englouties sous les flots : dans le film d’animation il s’agit là du trésor caché du pays tandis que dans Dracula’s Curse c’est de la ville noyée des Poltergeists dont il est question, c’est-à-dire le niveau semi-aquatique où l’on doit affronter le dragon osseux en deux parties avant que les vestiges ne soient totalement submergés (idée de gameplay qui sera partiellement reprise dans le niveau de l’Atlantide de The New Generation sur Megadrive au passage).


Cagliostro et Castlevania reposent sur d’anciennes civilisations…


Quant aux structures extérieures du château de Cagliostro et de celui de Castlevania, elle sont similaires et on s’attardera notamment sur les donjons respectifs qui sont également bien séparés du reste des bâtisses de pierre et uniquement accessibles via un pont ou une passerelle à partir de la tour de l’horloge.


Le donjon de Dracula vu des murs extérieurs de Castlevania (à gauche) et celui de Cagliostro isolé du reste du château (à droite)

Vue extérieure de Castlevania (en haut) et son quasi-miroir à Cagliostro (en bas)


Par contre, les intérieurs des châteaux n’ont rien de réellement probants en raison de leur classicisme en la matière, même si on ne s’empêchera pas de remarquer que les geôles et autres oubliettes sont toujours bien en profondeur et mènent invariablement aux douves puis à la surface (via les fondations dans Dracula’s Curse).


Lupin tente de remonter une chute d’eau à la nage tandis que Trevor préfère l’option plate-formes…


Par ailleurs, on notera que l’architecture du château du Comte Cagliostro prend source dans celle de la bâtisse du roi de Takicardie issue de l’œuvre animée de Paul Grimault Le Roi et l’oiseau (1980) sous sa forme d’origine à savoir dans le premier montage La Bergère et le ramoneur (1953) désavoué par l’auteur.

Miyazaki se sert de ce film pour rendre un grand hommage à Paul Grimault, le créateur du Roi et l’oiseau (1980). En effet, les décors du château de Cagliostro sont directement inspirés du palais du roi. Il faut noter que le film de Grimault est postérieur à la réalisation de Miyazaki mais le roi et l’oiseau est en fait une reprise de la Bergère et le ramoneur, que Grimault et Prévert n’avaient pas pu finaliser en 1953.


Le Château de Cagliostro

Le Roi et l'oiseau

Le Château de Cagliostro

Le Roi et l'oiseau

Du Castlevania de Dracula’s Curse au château du roi de Takicardie, il n’y a qu’un pas…


Enfin, on s’amusera de quelques scènes du film de Miyazaki qui fleurent bon Castlevania sans qu’une quelconque paternité soit réellement engagée ici.


Les mauvais Comtes font les mauvais jumeaux ?

Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ?

Combattre dans la tour de l’horloge, un grand classique !

Duel sur ou devant l’horloge, telle est la question…


Pour conclure, la demeure de Dracula dans Castlevania a eu bien d’autres sources d’inspirations que Le Château de Cagliostro – l’architecture (intérieure principalement) de la bâtisse du Prince des Ténèbres évoluant d’un épisode à l’autre – mais force est de constater que celle du long-métrage d’animation japonais en a bel et bien posé les fondations et l’allure générale que les game designers de Konami auront rendu plus sombres et gothiques pour le résultat que l’on connaît. Hayao Miyazaki en architecte de Castlevania, y auriez-vous vraiment cru avant maintenant ?


« A nous deux Comte Cagliostro / Dracula ! »