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vendredi 28 novembre 2025

Quelques idées de ponts entre Vénus et l'Atlantide via les lectures de vieilles nouvelles SF de Brackett, Burroughs, Lovecraft et d'autres...

«La Légion Stellaire » • (1940) • nouvelle de Leigh Brackett

La Légion (comme la Légion étrangère française, mais interplanétaire : la racaille de nombreux mondes) lutte quotidiennement contre les natifs de Vénus lésés. Les Nahali reptiliens en particulier ne sont en aucun cas ravis de voir des Terriens, des Martiens et d’autres coloniser Vénus. Sur le point d’être submergé par une horde de Nahali, un fort isolé envoie une mission de reconnaissance désespérée. Mais l’un des hommes est un agent double travaillant pour Nahali....

Bien que le commandant Lehn semble assez solide, le reste de son équipe de reconnaissance est mieux décrit comme la « racaille de nombreux mondes » mentionnée ci-dessus : McIan est un officier déshonoré, dont les erreurs ont tué des milliers de ses soldats; Theckla est un simple meurtrier; Bhak étrangle quiconque se moque de ses offres d’amitié ou de romance. L’un des quatre est aussi un traître à la Légion, mais sa motivation est plus tragique que vénale. En effet, Brackett rend tous ses personnages blessés quelque peu sympathiques (même le tueur en série Bhak est aussi pathétique que malveillant). En même temps, elle montre clairement que ce ne sont pas de bonnes personnes servant une grande cause.

Bien que le Système solaire de Brackett soit assez cohérent, Brackett n’est pas fanatique à l’idée de ne pas contredire les histoires précédentes. Contrairement au Système décrit dans les histoires de Mercure, le Système solaire de ce volume comprend des corps au-delà de la ceinture d’astéroïdes, à la fois accessibles et habités.

L’intrigue dépend d’une des particularités du métabolisme Nahali. Ils décomposent l’eau en O2 et H2, puis métabolisent l’O2 tout en traitant l’H2 comme un déchet. Cela soulève des questions intéressantes sur l’écologie et la biochimie vénusiennes. Quelle réaction pourraient-ils utiliser qui libère plus d’énergie qu’elle n’en consomme ?

La Légion Stellaire parle de l’une des zones les plus peuplées de l’Ancienne Vénus, et des problèmes que la Légion rencontre avec l’une des populations indigènes d’hommes-lézards extraterrestres. Ces tribus respectent de nombreux standards des hommes-lézards de style sword & sorcery, à une ou deux exceptions près. Ces populations indigènes ont la capacité de lancer un décharge électrique de 1d6+2 dégâts par le toucher comme une anguille électrique, ou trois fois par jour lancer un éclair à 3 à 4,5 mètres. Ils ont aussi la capacité de respirer sous l’eau, plus proche d’une salamandre ou d’un amphibien. Comme la Vénus du Sud est entièrement marécageuse et humide, les Nahali sont parfaitement adaptés à leur environnement. Les Nahali, ces habitants des marais d'1m80 aux yeux écarlates, dont le toucher était une arme, priaient leurs dieux pour la pluie. Quand elle arrivait, l'averse chaude et torrentielle du sud de Vénus, les Nahali déferlaient sur le fort dans une marée écailleuse. Ils possèdent de nombreuses capacités communes aux hommes-lézards de style D&D, à l'exception du fait qu'ils brassent leurs propres boissons alcoolisées appelées "jus des marais" et certaines tribus tolèrent à peine les colons extraterrestres et humains. Mais il est clair qu'ils veulent exterminer les humains de leur planète.




L'histoire ne contredit aucune des autres nouvelles ou romans de Brackett dans son cycle littéraire du système solaire. Elle contredit cependant Clark Aston Smith et son histoire de Vénus, "L'incommensurable horreur" dont je parle ici. Dans ce récit, Vénus est une planète où règne une violence extrême, avec une loi fongique du "manger ou être mangé". Une créature divine géante, digne de Lovecraft, trône au sommet de la chaîne alimentaire. Un concept fascinant, mais sera-t-elle toujours présente ? Si vous avez étudié la vie fongique et végétale sur Terre, vous savez que nombre de ces formes de vie suivent un cycle d'activité, de croissance, de mort et de renaissance. Peut-être que ce super prédateur extraterrestre en fait autant ? Si la planète connaît différentes ères ou saisons, peut-être que notre créature divine disparaît pendant des milliers d'années, voire plus. Ces éléments contredisent-ils les histoires d'Edgar Rice Burroughs sur Vénus ? Je pense que "Les Pirates de Vénus" se situe aux confins de l'exploration de la planète.




Paru initialement sous forme de nouvelles en 1932, Pirates of Venus est le premier tome du Cycle de Vénus qui paraîtra en livre en 1934. La première publication en français se fait dans la revue Robinson en 1939. 

Carson Napier, étrange et jeune savant, a construit un vaisseau spatial pour se rendre sur Mars mais suite à une erreur de calcul de trajectoire, il est précipité sur Vénus (que les autochtones nomment Amtor), monde continuellement nuageux, avec des forêts gigantesques. Attaqué par un animal apocalyptique, il est sauvé et recueilli dans une cité sylvestre sur l’île de Vépaja. Les habitants qui s’y sont réfugiés sont en guerre contre les Thoristes qui ont pris le pouvoir dans leur pays d’origine. Carson parvient, par hasard, à sauver Duare, une jeune fille que des individus cherchaient à enlever. Parti en forêt pour récolter la toile d’une araignée géante, Carson est enlevé par des hommes-oiseaux et amené sur un vaisseau des Thoristes. Il finit par s’emparer du navire et devient flibustier sur les redoutables mers vénusiennes. En abordant un deuxième bateau il retrouve Duare, la jeune fille qu’il avait sauvée et qui s’avère la fille du roi de Vépaja ; mais les événements s’enchaînent et Duare est à nouveau capturée et Carson naufragé sur un rivage inconnu. Alors qu’au fil de leurs aventures, les deux héros éprouvent un amour naissant et réciproque, Carson parvient à sauver Duare des griffes des hommes-singes mais doit y sacrifier sa liberté...

Edgar Rice Burroughs, né à Chicago (1875-1950), est plus connu aujourd’hui comme le créateur des aventures de Tarzan. Pourtant les œuvres de science-fiction de ce grand précurseur dans le genre planet opera (Cycle de Mars, de Vénus, de la Lune, de Pellucidar) méritent amplement d’être redécouvertes. Le premier tome d’une série de cinq. Cycle de planet opera moins connu que ceux de Mars ou de Pellucidar, mais E. Rice Burroughs y déploie, plus qu’ailleurs encore, une verve, une fantaisie et une imagination vraiment "dévorante".

Revenons plutôt sur l'histoire de la Légion Stellaire, en tant que faction de style OSR. La Légion Stellaire est prête à accueillir quiconque s'engage, dans une organisation inspirée de la Légion étrangère française. Vos erreurs passées seront effacées si vous combattez pour elle, à l'instar de la Légion étrangère française. Mais qu'est-ce que cela signifie réellement ? Contre qui combattez-vous vraiment ? Si l'on examine de plus près, les personnages de la nouvelle, on constate qu'ils sont loin d'être sympathiques.




La Légion Stellaire est composée de psychopathes interplanétaires, de vermine, de la lie du Vieux Système Solaire. Cependant, leur force de combat est redoutable. Quel est donc le rapport avec l'Atlantide Maudite ? Beaucoup de choses, on y trouve des aventuriers, des magiciens, etc..., qui se sont répandus sur différentes planètes grâce à des portails dimensionnels qui s'ouvrent occasionnellement. L'inverse est aussi vrai et nombres de peuples extraterrestres ou autres ont transité ici. La Légion, elle, forme les troupes de première ligne appelées en renfort, et vous savez qu'il y aura des Amazones, des Atlantes et tous les membres classiques d'épée et de sorcellerie, mêlés à des Martiens, des Vénusiens et bien d'autres. En fait, lorsque nous nous replongeons dans les romans de Vénus d'Edgar Rice Burroughs, il est dit "leurs nations sont assez faiblement connectées, en partie parce que la géographie est parsemée de montagnes infranchissables, de forêts impénétrables et de mers innavigables (que Napier traverse, pénètre et navigue néanmoins), et en partie parce que les cartes amtoriennes sont inexactes. Malgré leur isolement relatif, une langue mondiale est courante parmi tous les peuples. Le niveau de culture s'étend de la sauvagerie à la technologie avancée, certaines nations possèdent un sérum de longévité, des canons à rayons atomiques et des vaisseaux à propulsion nucléaire. La radio est inconnue (les vaisseaux communiquent uniquement par drapeaux), et il n'y a pas d'aéronefs indigènes, Napier conçoit et construit le premier, basé sur la technologie terrestre". Cela offre de nombreuses possibilités aux PJ de laisser leur empreinte sur la Vieille Vénus, mais pourquoi leurs entreprises, leurs intérêts militaires, etc..., s'intéressent-ils à la Vieille Vénus ? Pour cela, il faut se référer à H.P. Lovecraft "Dans les Murs d'Eryx" dont je parlais ici. Non seulement nous découvrons une autre race extraterrestre d'hommes-lézards vénusiens, mais nous obtenons également des cristaux d'énergie capables d'alimenter tous les dispositifs de science-fiction rétrotech d'une campagne. On peut imaginer différentes choses, la Légion représente les grandes maisons encore prospère de l'Atlantide Maudite et est envoyée pour conquérir ou Vénus est une lointaine colonie de l'Atlantide via les portails et la Légion à affaire à des peuples autochtones qui défendent leurs territoires, dans ce paramètre on peut imaginer que les principale maisons vénusiennes sont issues de l'Atlantide ou ont fait allégeance aux seigneurs Atlantes, ce conflit pour maintenir l'ordre dure depuis des siècles jusqu'à ce que les Terriens débarquent et créent leurs propres alliances, n'oublions pas que j'envisage l'Atlantide Maudite comme un lieu hors du temps et peu connecté avec l'évolution de la Terre, elle est inconnue de la plupart des humains hormis certains "initiés" et mènent son histoire en parallèle de la notre, mais je reviendrai en détail sur ces idées là une autre fois. Les technologies vénusiennes peuvent ainsi avoir différentes origines selon le paramètre.

Dans "Les Périls de Venus (Planet of Peril, 1929)" d'Otis Albert Kline, récit publié chez nous comme "Le Prince de Vénus" ? Le passé antique de la Vieille Vénus en fait un véritable foyer d'intrigues interplanétaires, regorgeant d'anciens châteaux extraterrestres, de vestiges de sciences antiques et de puissants dieux lovecraftiens.

Lorsque Robert Grandon, grâce à la découverte du Dr. Morgan, échange son corps contre celui d'un Prince de Vénus, il ne recherche que l'aventure, mais la situation dans laquelle il se retrouve n'est guère celle d'un touriste. Il découvre qu'il est esclave, échappe à ses ravisseurs et prend la tête d'une armée de rebelles tout en courtisant une belle princesse... Le Dr. Morgan projette le corps astral d'un jeune Martien dans celui du Prince Zinlo de Venus, qui échappe de peu à un piège tendu par son ennemi juré, Taliboz. Zinlo et son rival pour le cœur de la princesse Loralie, Gadrimel, doivent ensuite défaire Taliboz qui a enlevé cette dernière...




Otis Adelbert Kline publia de la science-fiction dans Argosy, Weird Tales, Thrilling Wonder Stories et Planet Stories avant d’abandonner l’écriture pour représenter, entre autres, Robert E. Howard du printemps 1933 jusqu’à sa mort en juin 1936. Kline décéda le 24 octobre 1946. Ces deux classiques de planetary fantasy de l'âge d'or de la SF américaine furent écrits respectivement en 1929 et 1930.

On y trouve ici précisément le type de lieux qui constituent un terreau fertile pour d'anciens cultes lovecraftiens et démoniaques pour compléter le cadre de Vénus. Une fois de plus, on voit que le mélange de ces sources anciennes permet de créer un univers unique de jeu.

mercredi 26 novembre 2025

La Vénus de Leigh Brackett

Leigh Brackett, mondialement connue pour avoir scénarisé des films aussi célèbres que Le Grand sommeil (coécrit avec William Faulkner), Rio Bravo ou encore L'Empire contre-attaque, demeure avant tout une romancière de tout premier plan qui a donné ses lettres de noblesse à la science fantasy.












Dans la version du système solaire de Brackett, Vénus, le second monde hors du Soleil, n’est pas le monde infernal que les scientifiques connaissent aujourd’hui. La Vénus de Brackett, bien qu’hostile à la vie humaine, abrite une grande diversité de formes de vie. Peut-être trop diversifiés du point de vue des Terriens et Martiens désespérés espérant trouver de nouveaux foyers sur un monde marécageux éternellement enveloppé et fervent. En règle générale, si quelque chose n’essaie pas de vous manger sur Vénus, il essaie de vous transpercer avec une lance.




Sauf indication contraire, toutes les histoires de ce livre sont écrites uniquement par Leigh Brackett.


«La Légion Stellaire » • (1940) • nouvelle

La Légion (comme la Légion étrangère française, mais interplanétaire : la racaille de nombreux mondes) lutte quotidiennement contre les natifs de Vénus lésés. Les Nahali reptiliens en particulier ne sont en aucun cas ravis de voir des Terriens, des Martiens et d’autres coloniser Vénus. Sur le point d’être submergé par une horde de Nahali, un fort isolé envoie une mission de reconnaissance désespérée. Mais l’un des hommes est un agent double travaillant pour Nahali....

Bien que le commandant Lehn semble assez solide, le reste de son équipe de reconnaissance est mieux décrit comme la « racaille de nombreux mondes » mentionnée ci-dessus : McIan est un officier déshonoré, dont les erreurs ont tué des milliers de ses soldats; Theckla est un simple meurtrier; Bhak étrangle quiconque se moque de ses offres d’amitié ou de romance. L’un des quatre est aussi un traître à la Légion, mais sa motivation est plus tragique que vénale. En effet, Brackett rend tous ses personnages blessés quelque peu sympathiques (même le tueur en série Bhak est aussi pathétique que malveillant). En même temps, elle montre clairement que ce ne sont pas de bonnes personnes servant une grande cause.

Bien que le Système solaire de Brackett soit assez cohérent, Brackett n’est pas fanatique à l’idée de ne pas contredire les histoires précédentes. Contrairement au Système décrit dans les histoires de Mercure, le Système solaire de ce volume comprend des corps au-delà de la ceinture d’astéroïdes, à la fois accessibles et habités.

L’intrigue dépend d’une des particularités du métabolisme Nahali. Ils décomposent l’eau en O2 et H2, puis métabolisent l’O2 tout en traitant l’H2 comme un déchet. Cela soulève des questions intéressantes sur l’écologie et la biochimie vénusiennes. Quelle réaction pourraient-ils utiliser qui libère plus d’énergie qu’elle n’en consomme ?


«Interplanetary Reporter » • (1941) • nouvelle

Chris Barton, correspondant interplanétaire de guerre amer, trouve un nouveau sens dans sa vie lorsqu’il découvre qu’il y a bien plus derrière la guerre Vénus-Jupiter que la simple rivalité entre deux mondes irréconciliables. S’il pourra survivre assez longtemps pour partager ce qu’il a appris reste une question ouverte.

Alors que Barton est un idéaliste grincheux et désabusé, les différentes grandes puissances — Vénus, Jupiter, dont je ne parlerai pas — sont dépeintes comme agissant uniquement par orgueil et par intérêt personnel.


«La Reine-Dragon de Vénus » • (1941) • nouvelle

Deux hommes luttent désespérément pour sauver leur colonie des autochtones furieux.

Une fois de plus, l’auteure base son intrigue sur la même biochimie invraisemblable que l’on trouve dans le Nahali. Les autochtones utilisent une variété d’armes vivantes ; Parmi eux se trouve un organisme déshydratant qui fissure toute eau rencontrée en oxygène et hydrogène.

Bien que tous les protagonistes soient des hommes, dans cette histoire, la femme puissante est une seigneur de guerre féroce et rusée, la Reine-Dragon du titre.


Citadelle of Lost Ships • (1943) • novelette

Le criminel de carrière Roy Campbell découvre que les Kraylen, la tribu vénusienne qui lui a offert refuge, sont destinées à être envoyées dans des camps afin que leurs terres puissent être expropriées et exploitées par les autorités coloniales. Il connaît un groupe qui pourrait offrir un refuge aux Kraylen : la ville migratrice des parias et réfugiés connue sous le nom de Romany ! Mais dans un système solaire de plus en plus sous le contrôle de quelques grandes puissances jalouses, les Roms, longtemps dernier espoir des faibles et des petits, pourraient eux-mêmes être un vestige voué à l’échec du passé anarchique.


Terreur hors de l’espace • (1944) • novelette

Quel terrible secret se cache derrière la Présence qui le conduit ! hommes! fou!?

Un scénario de premier contact raté, plus ou moins. Pas beaucoup de malveillance manifeste ici, juste une série de circonstances malheureuses.


Les Vénusiens Disparus • (1945) • novelette

Une communauté de Terriens désespérés accueille Vénus comme nouveau foyer, pour découvrir qu’il n’existe aucun endroit sur Vénus qui n’ait pas déjà des propriétaires actuels qui n’accueillent pas vraiment les colons hétéroclites venus d’un autre monde. Un dernier refuge s’offre... si les habitants actuels pouvaient d’une manière ou d’une autre être expulsés.

L’une des caractéristiques essentielles du Système solaire de Brackett est que tout lieu pouvant être habité l’est déjà. Certains auteurs pourraient essayer un Far West sans ces maudits autochtones pour ruiner l’aspect fun, mais pas Brackett. Bien qu’il soit vrai que les colons veuillent s'implanter, la solution finale pour les êtres qui se dressent sur leur chemin n’est pas aussi ouvertement malveillante qu’un massacre de cavalerie ou une marche forcée vers la désolation, mais elle ne laisse pas les autochtones moins morts.

Le titre de cette histoire fait référence au film muet de 1925 La Race qui meurt (The Vanishing American). Le film examinait les relations entre les Amérindiens et les Blancs qui avaient conquis l’Ouest. Elle ne présentait pas une vision sympathique des Blancs.

« L’immigration pacifique » ne semble pas exister dans le système solaire de Brackett. Ou même une coexistence pacifique. Certes, ce n’était pas vraiment une chose dans les années 1940, non seulement les États-Unis avaient largement fermé leurs frontières à l’immigration une génération plus tôt, mais ils étaient en train d’arrêter des Américains jugés insuffisamment blancs et de les expulser sommairement. Ou simplement les mettre dans des camps. Sans parler du fait qu’il y avait un certain niveau de désagréable dans l’Ancien Monde à cette époque.


Lorelei de la Brume Rouge • (1946) • nouvelle de Leigh Brackett et Ray Bradbury

La fuite de Hugh Starke loin de la justice le mène à travers les mystérieuses montagnes de White Cloud et se termine par un accident de pilotage qui laisse son corps brisé et mourant. Cela aurait été la fin de Starke si une sorcière vénusienne n’avait pas trouvé une utilité à un esprit humain dans un corps brisé. Elle placera cet esprit dans un corps sain mais sans esprit, un corps qu’elle compte bien utiliser comme la patte de son chat dans un combat mortel à trois camps.

Mais feu Hugh Starke a son propre agenda....

Le type dont Hugh habite le corps est un barbare géant nommé Conan. Conan n’est pas un nom si rare, mais je soupçonne que le choix du nom était une référence délibérée à un certain célèbre Cimmérien, écrit par Robert E. Howard, ancien de Weird Tales.


La Lune qui a disparu • (1948) • novelette

Un contact avec le Feu de Lune, le pouvoir secret qui rôde dans les terres sauvages de Vénus, laisse David Heath brisé. Les connaissances interdites qu’il a acquises font de lui une cible pour les meurtriers Enfants de la Lune. La santé le contraint à contrecœur à jouer le rôle de guide pour deux Vénusiens déterminés à atteindre le Feu de Lune, même s’il sait qu’une seconde rencontre avec le Feu de Lune pourrait lui apporter la divinité. Ou la mort !

Bien que le système solaire de Brackett soit plus accueillant pour la vie terrestre que celui que nous connaissons aujourd’hui, il n’est pas si convivial. Une fois hors de la Terre, le choix se fait entre les minuscules oasis de Mercure, les jungles mortelles de Vénus, et les déserts arides de Mars. Aucune idée de ce qu’il y a au-delà de la ceinture d’astéroïdes, bien que Jupiter et Titan semblent tous deux habités. Dans l’ensemble, les Terriens sont probablement mieux lotis sur Terre — ou ils le seraient si la Terre elle-même ne semblait pas dirigée par des oligarques rivaux ne se souciant pas des petits gars.

Si je parle dans cet article de la Vénus de Leigh Brackett, c'est pour son aspect marécageux qui m'a donné des idées suite à mon dernier article et le côté Far-West du système solaire de Brackett, mais je développerai ça dans un prochain article...

mercredi 27 novembre 2024

De retour !!! Du moins pour le moment...

Cela fait longtemps que je n'ai rien publié sur ce Blog, mais il n'est pas mort pour autant. Je compte reprendre mon activité dessus mais peut-être moins frénétiquement. Pourquoi je n'ai pas été très actif ces derniers mois ? Premièrement, trop occupé par différentes choses et tenir un Blog peut parfois être chronophage, secondement mon fils a maintenant 20 ans et il est plutôt pris par ses études et commence maintenant une alternance, en dehors de ça il a différentes activités et sort beaucoup avec ses potes, ce qui est normal à son âge, donc plus trop de temps pour jouer. J'ai laissé tomber le club parce que les joueurs avec qui je délirais le plus sont partis eux aussi et les jeux qui y sont maintenant proposés ne m'intéressent pas. De plus, je penche beaucoup plus pour les jeux de figurines maintenant, donc ce sera toujours un mélange de Jdr et d'escarmouches avec un peu de wargame de temps en temps mais surtout beaucoup d'escarmouches. Donc moins de jeu mais plus de loisirs autour des figurines (kitbash, peinture, décors...). Cependant on s'accorde dès qu'on le peut une petite partie et donc les jeux d'escarmouches sont plus adaptés.

 


Je pense que je vais partir sur un truc très simple comme Mini Gangs avec une activation de figurines tirée de Reign in Hell :

"Le système d'activation est très particulier : en début de tour, chaque joueur lance 1d12 pour chacune de ses figurines. Chacun classe ses dés par ordre décroissant. Le joueur qui activera sa première figurine sera celui qui possède le d12 comportant le résultat le plus élevé. On procède ensuite en alternance mais uniquement si l'autre joueur dispose d'au moins 1d12 ayant une valeur égale ou inférieure à un de vos d12. Si une de vos figs meurt à un quelconque moment, vous défaussez immédiatement un de vos dés d'activation non-utilisé.

Un exemple sera plus clair. Le joueur 1 a 6 figurines. Il lance ses 6 d12 : il obtient 11, 10,8,8,4 et 2. Le joueur 2, qui a aussi 6 figurines dans sa bande, ça tombe bien, obtient quant à lui 12,9,7,4,3 et 2.

Le joueur 2 active sa première figurine en utilisant son 12 (des deux joueurs, c'est celui qui a obtenu le résultat le plus élevé). Il choisit celle qu'il veut mais une figurine ne peut s'activer qu'une seule fois par tour.

Le joueur 1 s'active deux fois en utilisant son 11 et 10.

Le joueur 2 active une de ses figurines en utilisant son 9.

Le joueur 1 s'active 2 fois en utilisant ses deux 8.

Les deux joueurs ont chacun un dé avec un résultat de 4 mais le joueur 1 étant le dernier à avoir activé des figurines, le tour passe au joueur 2, etc... On procède comme cela jusqu'à épuisement des dés d'activation de part et d'autre. A ce moment-là, le tour prend fin".




Et je vais essayer d'inclure des éléments de SOBAH / Mutants and Death Ray Guns (comme la qualité) ou HOTT.

Pour la partie Jdr on restera sur quelques trucs très simples tirés de Mantoid Universe comme d'habitude.

J'avais commencé une gamme de figurines très "kitbashées" sur un thème rouilles, crasses et déchéances et en voici quelques unes ci-dessous. Il y a des chances que mes prochains post soient des photos de figurines d'ailleurs. L'univers restera Post-Apo / SF / Fantasy et on va probablement faire une sorte de Mordheim Post-Apo en gros. Voilà, voilà...







mercredi 15 novembre 2023

Quelques nouvelles, quelques idées pour notre prochaine campagne et quelques mots sur Mutants and Death Ray Guns...

Je ne suis pas trop actif en ce moment sur le Blog, comme je l'indiquais récemment dans différents articles, ce n'est pas un manque d'intérêt ou une lassitude mais plus un manque de temps, et quand j'ai du temps libre je le consacre beaucoup à la musique ou au mix en ce moment et également aux figurines et à ma table de jeu, c'est une saison propice pour rester à la maison et peindre ou bricoler. De plus nous prévoyons une future campagne qui sera beaucoup plus accès jeux de figurines avec un mélange de diverses règles que j'utilise fréquemment comme Song of Blades and Heroes ou HOTT pour les parties qui seront plus orientées wargame qu'escarmouches. Je vais aussi piocher quelques idées dans Mars Code Aurora et Reign in Hell. Ce sera beaucoup plus tactique et la part faite au Jdr sera plus légère, prenant place hors des combats pour quelques actions de type choix ou explorations de zones avec le système très simple de Mantoid Universe comme nous le faisions vers la fin (enfin plutôt les dernières parties) de notre précédente campagne. En ce moment c'est ça qui me botte, du jeux de figurines plus que du Jdr. Donc je prévois encore quelques bricolages et je vais retoucher les socles de mes nombreuses figurines aussi pour y noter discrètement les stats appropriées, ce qui évitera de se fader les bouquins sachant que le reste des règles est assez simple à retenir. J'ai d'ailleurs mis la main sur le Pdf de Mutants and Death Ray Guns ici. Je vais le faire imprimer là. Ce sera un bon complément avec toutes les stats que j'avais déjà rassemblé pour Song of Blades and Heroes (je vous laisse cliquer sur le lien des articles consacrés car je dois en parler quelque part). Ce jeu me parle bien car il reprend les règles de Sobah qu'on utilise déjà pour un univers Post-Apo gonzo comme j'aime, que demander de plus.




MDRG est un système de jeu pour 2 joueurs ou plus pour se livrer à des combats rapides d'escarmouches de figurines dans un univers S.F post-apocalyptique.Basé sur les mécanismes du populaire Song of Blades and Heroes, les règles sont simples et par dessus tout, privilégie l'amusement !

Après deux cents ans de guerre nucléaire et biochimique, de nouvelles races se combattent pour dominer une Terre dévastée. Pour lutter dans ce monde en ruine, composez votre bande avec des desperados de l'après bombe, des mutants humanoïdes, des plantes douées de sens, des robots, des androïdes, des animaux évolués, des Damnés, sorte de zombies. Faites face à des terrains irradiés, des maladies contagieuses, des formes de vies agressives, et des équipements fonctionnant mal. Recherchez des Artefacts, trouvez de la nourriture, combattez pour la domination des points d'eau non contaminés et économisez vos ressources dans ce monde post-apocalyptique rude, chaque batterie, chaque ration, chaque goutte d'eau peut faire la différence entre la vie et la mort.

Aurez vous la force pour survivre ?

Rapide : terminez une bataille entre 30 et 45 minutes, jouez une mini campagne en une soirée !
Jouez avec n'importe quelle figurine sur socle, à n'importe quelle échelle
5 factions : Humains, Androïdes, Mutants, Robots, Plantes mutantes, Animaux mutants et les Damnés contaminés par la maladie.
Jouez immédiatement : 40 personnages prédéfinis et six scénarios inclus.
Règles complètes pour les mutations physiques et psychiques, armures énergétiques, armes technologiques et pouvoirs psychiques.
Règles de campagne : vos personnages deviendront de meilleurs combattants, obtiendront de nouvelles mutations ou de nouveaux équipements après chaque bataille.
Une liste de sources de figurines est fournie...

Je vais déjà étudier le Pdf avant de recevoir mon exemplaire imprimé.

lundi 9 août 2021

Maître de L'astéroïde (Master of the Asteroid) Translation of Clark Ashton Smith by Patrick Rodrigue



La conquête de l'Homme des gouffres interplanétaires a été remplie de nombreuses tragédies. Vaisseaux après vaisseaux, comme des particules aventurières, ont disparu dans l'infini - et ne sont pas revenus. Inévitablement, pour la plupart, les explorateurs perdus n'ont pas laissé aucun témoignage de leur destinée. Leurs engins ont flamboyé comme des météores inconnus à travers l'atmosphère des planètes les plus éloignées pour s'effondrer comme d'informes scories métalliques sur un terrain jamais visité; ou sont devenus les satellites morts et glacés d'autres mondes ou d'autres lunes. Quelques-uns, peut-être, des pilotes qui ne sont pas revenus ont réussi à se poser quelque part, et leurs équipages ont péri immédiatement ou ont survécu pendant un certain temps parmi l'environnement incroyablement hostile d'un cosmos non conçu pour les hommes.

Ces dernières années, avec les progrès de l'exploration, plus d'un des premiers navires abandonnés a été repéré, suivant une orbite solitaire, et les épaves d'autres ont été découvertes sur des rivages ultra-terrestres. À l'occasion - peu souvent - il avait été possible de reconstruire les détails du désastre solitaire et éloigné. Parfois, dans une coque fondue et tordue, un journal de bord ou un enregistrement était demeuré intact. Parmi d'autres, voici le cas du Sélénite, la première fusée à avoir osé s'aventurer dans la zone des astéroïdes.

Au moment de sa disparition, il y a plus de cinquante ans, en 1980, une douzaine de voyages avaient été effectués vers Mars, et une base de fusées avait été établie sur Syrtis Major, avec une petite colonie permanente de terriens, dont tous étaient des scientifiques de formation aussi bien que des hommes d'une résistance et d'une endurance physiques peu communes.

Les effets du climat martien et l'aliénation absolu de conditions familières, comme on aurait dû s'y attendre, étaient extrêmement éprouvantes et même désastreuses. Il y avait une lutte incessante contre des bactéries mortelles ou pestilentielles nouvelles pour la science, un assaut perpétuel des radiations dangereuses du sol, de l'air et du soleil. La gravité amoindrie jouait aussi sa part en contribuant à de curieux et profonds dérangements du métabolisme.

Les pires effets étaient nerveux et mentaux. Des animosités, des manies ou des phobies étranges et irrationnelles, jamais rapportées par des psychiatres, commencèrent à se développer parmi le personnel de la base de fusées. De violentes querelles éclatèrent entre des hommes qui étaient normalement calmes et dotés de savoir-vivre. Le groupe, comprenant un total de quinze individus, se divisa rapidement en plusieurs cliques, les unes contre les autres; et cet antagonisme morbide mena quelquefois à des bagarres et même des massacres.

L'une des cliques consistait en trois hommes, Roger Colt, Phil Gershom et Edmond Beverly. Ceux-ci, en se rassemblant d'une curieuse manière, devinrent antisociaux d'une insupportable manière envers tous les autres. Il semblait qu'ils devaient s'être considérablement rapprochés des frontières de la folie et qu'ils étaient sujets à des hallucinations. Ils conçurent rapidement l'idée que Mars, avec ses quinze Terriens, était entièrement surpeuplée. Exprimant cette idée d'une manière des plus offensives et des plus belligérantes, ils commencèrent aussi à donner des indices de leur intention de s'éloigner encore plus loin dans l'espace.

Leurs indices ne furent pas pris au sérieux par les autres, puisqu'un équipage de trois hommes était insuffisant même pour la manipulation efficace de la plus légère fusée utilisée à cette époque. Colt, Gershom et Beverly n'eurent pas la moindre difficulté à voler le Sélénite, le plus petit des deux navires qui reposaient à la base de Syrtis Major. Leurs compagnons colons furent tirés du lit une nuit par le rugissement de canon des réacteurs et sortirent de leurs huttes de feuilles de fer juste à temps pour voir le vaisseau partir en flèche flamboyante vers Jupiter.

Aucune tentative ne fut prise pour le suivre, mais l'incident aida à tempérer les douze qui restaient et à calmer leurs animosités surnaturelles. On crut, de certaines remarques que les mécontents avaient laissé échapper, que leur objectif particulier était Ganymède ou Europe, dont on croyait que chacune possédait une atmosphère convenant à la respiration humaine.

Il sembla réellement douteux, par contre, qu'ils puissent passer la périlleuse ceinture des astéroïdes. Mis à part la difficulté de maintenir une trajectoire au sein de ces innombrables corps éparpillés dans le lointain, le Sélénite n'avait pas assez de carburant ou de provisions pour une voyage d'une telle longueur. Gershom, Colt et Berverly, dans leur folle hâte de quitter la compagnie des autres, avaient oublié de calculer les besoins de leur voyage projeté et avaient complètement sous-estimé ses dangers.

Après ce fulgurant départ dans les cieux martiens, on ne revit pas le Sélénite de nouveau; et son destin demeura un mystère pendant trente ans. Puis, sur la petite et lointaine Phocea, son épave bosselée fut découverte par l'expédition Holdane dans les astéroïdes.

Phocea, au moment de sa visite par l'expédition, était en aphélie. Comme d'autres planétoïdes, on découvrit qu'elle possédait une atmosphère rare, trop mince pour la respiration humaine. Les deux hémisphères étaient recouverts de neige; et gisant au sein de cette neige, le Sélénite fut aperçu par les explorateurs alors qu'ils faisaient le tour de ce petit monde.

Beaucoup d'intérêt prévalut, car la forme du monticule partiellement mis à nu était nettement reconnaissable et ne pouvait être confondu avec les rochers environnants. Holdane ordonna l'atterrissage, et de nombreux hommes en habit spatial entreprirent d'examiner l'épave. Ils l'identifièrent bientôt comme étant le Sélénite, disparu depuis si longtemps.

Jetant un coup d'œil à travers l'un des hublots de néo-cristal épais et indestructible, ils rencontrèrent le regard sans yeux d'un squelette humain, lequel s'était effondré contre le mur incliné et en surplomb. Il sembla leur adresser un sourire sardonique de bienvenue. La coque du vaisseau était partiellement enterrée dans le sol pierreux et avait été froissée et même légèrement fondue, bien que non brisée, par son plongeon. Le couvercle de l'écoutille était si absolument coincé et soudé qu'il fut impossible de l'ouvrir sans l'aide d'une torche.

Des plantes énormes et flétries ressemblant à des vignes, qui tombèrent en poussière au moindre toucher, grimpaient sur la coque et les rochers adjacents. Sur la neige légère sous le hublot gardé par le squelette gisait un nombre de corps en morceaux, lequel s'avérèrent être ceux de grandes formes d'insectes, comme des phasmidés géants.

De la posture et la disposition de leurs membres étiolé et semblables à des tuyaux, plus longs que ceux d'un homme, il semblait qu'ils avaient marché debout. Ils étaient incroyablement grotesques, et leur constitution, en raison de la gravité pratiquement non existante, était fantastiquement poreuse et sans substance. Plusieurs autres corps d'un type similaire furent par la suite découverts en d'autres portions du planétoïde, mais aucune chose vivante ne fut découverte. Toute vie, c'était évident, avait péri dans l'hiver arctique de l'aphélie de Phocea.

Lorsqu'il put entrer dans le Sélénite, le groupe apprit d'une sorte de journal de bord ou de cahier de notes sur le sol que le squelette était tout ce qui restait d'Edmond Beverly. Il n'y avait aucune trace de ses deux compagnons; mais le journal de bord, après examen, s'avéra contenir un enregistrement de leur destin tout autant que des aventures subséquentes de Beverly jusqu'au moment même de sa propre mort, due à une cause douteuse et inexpliquée.

L'histoire en était une étrange et tragique. Beverly, semblait-il, l'avait écrite jour après jour après son départ de Syrtis Major, dans une tentative de conserver un semblant de moral et de cohérence mental au sein de l'aliénation et de la désorientation noires de l'infinité. Je la transcrit ci-dessous, omettant seulement les premiers passages, lesquels étaient remplis de détails non importants et de critiques personnelles. Les premières entrées étaient toutes datées, et Beverly avait fait une héroïque tentative de mesurer et de délimiter la nuit sans saisons du vide en termes de temps terrestre. Mais après l'atterrissage désastreux sur Phocea, il abandonna cela; et la durée actuelle de temps couvert par ses entrées peut seulement être conjecturé.

*

10 septembre. Mars n'est plus qu'une étoile d'un rouge pâle à travers nos hublots arrières; et selon mes calculs nous devrions bientôt approcher de l'orbite des astéroïdes les plus proches. Jupiter et son système de lunes sont apparemment aussi éloignés que jamais, comme des phares sur l'inaccessible rive de l'immensité. Plus encore qu'au début, je ressens cette effrayante illusion suffocante, laquelle accompagne tout voyage dans l'éther, d'être parfaitement stationnaire dans un vide statique.

Gershom, par contre, se plaint de troubles de l'équilibre, avec de nombreux vertiges et une fréquente impression de tomber, comme si le vaisseau s'enfonçait à toute vitesse sous lui à travers l'espace sans fond, la tête la première. Les causes de tels symptômes demeurent obscures, étant donné que les régulateurs de gravité artificielle sont en bon état de marche. Colt et moi n'avons pas souffert d'aucun trouble similaire. Il me semble que cette impression de chute serait presque un soulagement de cette illusion d'immobilité cauchemardesque; mais Gershom paraît être grandement tourmenté par elle, et affirme que ses hallucinations deviennent plus fortes, avec de moins en moins d'intervalles de normalité, et de plus en plus brefs. Il craint que cela ne devienne continu.

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11 septembre. Colt a dressé un estimé de notre carburant et de nos provisions et pense qu'avec une gestion attentive ne devrions être capables d'atteindre Europe. J'ai analysé ses calculs et je me suis rendu compte qu'il est tout à fait trop optimiste. Selon mes estimés, le carburant se tarira lorsque nous serons encore en plein centre de la ceinture des astéroïdes; bien que nous aurons probablement de la nourriture, de l'eau et de l'air compressé jusqu'à Europe.

Cette découverte, je dois la cacher aux autres. Il est trop tard pour faire demi-tour. Je me demande si nous n'avons pas été fous de partir pour cette errance dans l'immensité cosmique sans aucune réelle préparation ou pensée des conséquences. Colt, semble-t-il, a perdu le pouvoir du calcul mathématique : ses chiffres sont remplis des plus monumentales erreurs.

Gershom a été incapable de dormir et n'est même pas en forme pour prendre son tour de garde. L'hallucination de chute l'obsède perpétuellement, et il hurle de terreur, pensant que le vaisseau est près de s'écraser sur quelque planète sombre et inconnue vers laquelle il est attiré par une irrésistible gravitation. Manger, boire et se déplacer sont très difficiles pour lui, et il se plaint qu'il ne peut même pas prendre une respiration complète - que l'air lui est arraché dans sa descente précipitée. Sa condition est effectivement douloureuse et pitoyable.

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12 septembre. Gershom est pire - du bromure de potassium et même une lourde dose de morphine des casiers à médicaments du Sélénite ne l'ont pas relaxé ou rendu capable de dormir. Il a l'apparence d'un homme en train de se noyer et semble être sur le bord de la strangulation. Il est difficile pour lui de parler.

Colt est devenu très morose et renfrogné, et grogne dans ma direction lorsque je m'adresse à lui. Je crois que la situation désespérée de Gershom a cruellement affecté ses nerfs - tout comme les miens. Mais mon fardeau est plus pesant que celui de Colt : car je connais l'inévitable sort tragique de notre expédition folle et éclairée d'une mauvaise étoile. Parfois, j'aimerais que tout cela soit terminé... Les enfers de l'esprit humain sont plus vastes que l'espace, plus sombres que la nuit entre les mondes... et chacun de nous trois a passé plusieurs éternités en enfer. Notre tentative de nous échapper nous a seulement plongé dans des limbes noires et sans rivages, à travers lesquelles nous sommes destinés à toujours transporter notre propre perdition privée.

Moi aussi, comme Gershom, j'ai été incapable de dormir. Mais, contrairement à lui, je suis tourmenté par l'illusion de l'immobilité éternelle. En dépit des calculs quotidiens qui m'assurent de notre progrès à travers le gouffre, je ne puis me convaincre que nous bougeons. Il me semble que nous sommes suspendus comme le cercueil de Mohammed, éloignés de la terre et également éloignés des étoiles dans une incommensurable immensité sans marques ou directions. Je ne puis décrire l'atrocité du sentiment.

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13 septembre. Durant mon tour de garde, Colt a ouvert le casier à médicaments et s'est injecté de la morphine. Lorsque son tour est venu, il était dans un abrutissement tel que je n'ai rien pu faire pour le réveiller. De façon régulière, Gershom est devenu pire encore et semblait endurer mille morts, alors je ne pus rien faire d'autre que de continuer la garde aussi longtemps que possible. De toute façon, j'ai coincé les contrôles de manière à ce que le vaisseau poursuive sa course sans supervision humaine si jamais je m'endormais.

Je ne sais pas combien de temps je suis demeuré éveillé - ni combien de temps j'ai dormi. J'ai été réveillé par un étrange sifflement dont je ne pouvais d'abord déterminer la nature et la cause. Je scrutai les alentours et vis que Colt était parti, et je constatai que le sifflement venait du sas. La porte intérieure du sas était fermé de façon sécuritaire - mais selon toute évidence, quelqu'un avait ouvert l'écoutille extérieure, et le son était produit par l'air qui s'échappait. Il diminua d'intensité et cessa pendant que j'écoutais.

Je sus alors ce qui s'était produit - Gershom, incapable de supporter davantage ses étranges hallucinations, s'était jeté dans l'espace hors du Sélénite! Me rendant aux hublots arrières, je vis son corps, avec une pâle figure légèrement gonflée et des yeux globuleux grands ouverts. Il nous suivait comme un satellite, conservant une distance toujours égale de trois ou quatre mètres du bord de la coque du vaisseau. J'aurais pu enfiler une combinaison spatiale et me rendre dans l'espace pour ramener le corps, mais j'éprouvai la certitude que Gershom était déjà mort, et l'effort sembla plus qu'inutile. Comme il n'y avait aucune fuite d'air de l'intérieur, je ne tentai même pas de fermer l'écoutille.

J'espère et je prie pour que Gershom repose en paix. Il flottera à jamais dans l'espace cosmique - et plus loin encore dans ce vide où les tourments de la conscience humaine ne pourront jamais le suivre.

15 septembre. D'une manière ou d'une autre, nous avons continué notre trajectoire, bien que Colt soit trop démoralisé et gavé de drogue pour m'être d'une quelconque assistance. Je le plains lorsque la provision limitée de morphine se tarira. Le corps de Gershom nous suit toujours, maintenu par la faible puissance de l'attraction gravitationnelle du vaisseau. Il semble terrifier Colt dans ses moments les plus lucides; et il se plaint que nous sommes hantés par l'homme mort. Cela est également assez désagréable pour moi, et je me demande combien de temps encore mes nerfs et mon esprit vont tenir. Quelquefois, je crois que je commence à développer le délire qui torturait Gershom et qui l'a conduit à la mort. Des vertiges effroyables m'assaillent, et je crains de me mettre à tomber. Mais d'une quelconque manière, je retrouve mon équilibre.

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16 septembre. Colt a épuisé toute la morphine et a commencé à montrer des signes d'une intense dépression et d'une incontrôlable nervosité. Sa peur du cadavre satellite a semblé s'accroître en lui comme une obsession; et je ne peux rien faire pour le rassurer. Sa terreur a été accrue par une sinistre croyance superstitieuse.

« Je te le dis, j'ai entendu Gershom nous appeler », pleura-t-il. « Il veut de la compagnie, là dehors, dans le vide noir et glacé; et il ne quittera pas le vaisseau tant que l'un de nous n'aille le rejoindre. Tu dois y aller, Beverly - c'est toi ou moi - autrement, il suivra le Sélénite à jamais. »

Je tentai de le raisonner, mais en vain. Il se tourna vers moi dans un changement soudain de rage maniaque.

« Nom de Dieu, je vais te jeter dehors, si tu n'y va pas d'une autre façon! », hurla-t-il.

Griffant et bavant comme une bête enragée, il bondit vers moi où j'étais auparavant assis devant le tableau de contrôle du Sélénite. Je fus presque dominé par son assaut, car il se battit avec une force sauvage et frénétique. Je ne veux pas écrire tout ce qui s'est produit, car les souvenirs eux-mêmes me rendent malade. Finalement, il m'agrippa à la gorge d'une poigne aux ongles effilés dont je ne pouvais me déprendre et entreprit de m'étouffer à mort. En légitime défense, je dus lui tirer dessus avec un pistolet automatique que je transportais dans ma poche. Titubant d'étourdissement, cherchant à regagner mon souffle, je me trouvai en train de contempler son corps prostré, duquel une mare pourpre s'étendait sur le sol.

D'une quelconque façon, je parvins à enfiler une combinaison spatiale. Tirant Colt par les chevilles, je l'amenai à la porte intérieure du sas. Lorsque j'ouvris la porte, l'air s'échappant me précipita vers l'écoutille ouverte en même temps que le cadavre; et il me fut difficile de reprendre prise et d'éviter d'être projeté dans l'espace. Le corps de Colt, tournoyant de côté, était coincé d'un côté de l'écoutille; et je dus le pousser dehors avec mes mains. Puis, je refermai la porte derrière lui. Lorsque je revins à l'intérieur du navire, je le vis flotter, pâle et gonflé, aux côtés du cadavre de Gershom.

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17 septembre. Je suis seul - et, plus horrible encore, je suis suivi et accompagné par les hommes morts. J'ai tenté de concentrer mes facultés sur le problème désespéré de la survie, sur les exigences de la navigation spatiale; mais cela est complètement inutile. Toujours je suis conscient de ces corps rigides et gonflés, nageant dans l'effrayant silence du vide, le soleil blanc et sans air luisant, pareil à une lèpre de lumière, sur leur visage renversés.

J'essaie de maintenir mon regard sur le tableau de contrôle - sur les cartes astronomiques - sur le journal de bord que j'écris - sur les étoiles vers lesquelles je voyage. Mais un magnétisme effrayant et irrésistible me pousse à retourner à intervalles réguliers, mécaniquement, sans pouvoir réagir, vers les hublots arrières. Il n'existe pas de mots pour ce que je ressens et ce que je pense - et les mots sont comme des choses perdues en compagnie des mondes que j'ai laissé si loin derrière. Je m'enfonce dans un chaos d'horreur vertigineuse, au-delà de toute possibilité de retour.

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18 septembre. Je pénètre dans la zone des astéroïdes - ces rochers déserts, fragmentaires et amorphes qui tournoient en ensemble très éparpillés entre Mars et Jupiter. Aujourd'hui, le Sélénite est passé très près de l'un d'eux - un petit corps semblable à une montagne brisée, laquelle s'est soudainement soulevée du gouffre avec des cimes effilées comme des couteaux et des ravins noirs qui semblaient fendre son cœur lui-même.

Le Sélénite se serait complètement écrasé sur lui en quelques instants, si je n'avais pas renversé la puissance et dirigé l'engin en une abrupte diagonale vers la droite. Comme cela s'effectuait, je passai suffisamment près pour que les corps de Colt et de Gershom soient capturés par l'attraction gravitationnelle du planétoïde; et lorsque je regardai derrière en direction du rocher qui s'éloignait, après que le vaisseau fut hors de danger, ils avaient disparu de ma vue. Finalement, je les localisai avec le réflecteur télescopique et vis qu'ils tournaient dans l'espace, comme d'infinitésimales lunes, autour de cet effrayant astéroïde nu. Peut-être vont-ils flotter là pour toujours, ou vont-ils graduellement perdre de l'altitude en cercles se rétrécissant, pour enfin trouver une tombe dans l'un de ces ravins lugubres et sans fond.

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19 septembre. J'ai dépassé plusieurs autres astéroïdes - des fragments irréguliers, à peine plus grands que des pierres météoriques; et toutes mes capacités de navigation spatiale ont été sévèrement mises à l'épreuve pour éviter les collisions. En raison de la nécessité d'une vigilance toujours active, j'ai été forcé de demeurer éveillé en tout temps. Mais tôt ou tard, le sommeil me vaincra, et le Sélénite s'écrasera et se détruira.

Après tout, cela importe peu : la fin est inévitable et viendra bien assez vite dans mon cas. Le stock de nourriture concentrée, les bonbonnes d'oxygène comprimé, pourraient me maintenir en vie durant plusieurs mois, étant donné qu'il n'y a personne d'autre que moi pour les consommer. Mais le carburant est presque épuisé, comme l'avaient prévu mes précédents calculs. À tout moment, la propulsion peut arrêter. Alors, le vaisseau dérivera sans réagir et sans défense dans ces limbes cosmiques, et sera attiré vers son destin sur quelque récif d'astéroïde.

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21 septembre (?). Tout ce que j'avais prévu est arrivé, et néanmoins, par quelque miracle de la chance - ou de la malchance - je suis toujours en vie.

Le carburant s'est tari hier (du moins, je crois que c'était hier). Mais j'étais trop près du nadir de l'épuisement physique et mental pour constater clairement que les explosions des réacteurs avaient cessé. J'étais mort de sommeil et je m'étais plongé dans un état au-delà de l'espoir ou du désespoir. Je me souviens faiblement d'avoir réglé les contrôles du vaisseau à l'aide de la force automatique de l'habitude; ensuite, je m'attachai dans mon hamac et sombrai instantanément dans le sommeil.

Je n'ai aucun moyen de deviner pendant combien de temps j'ai dormi. Vaguement, dans le gouffre au-delà des rêves, j'entendis un choc semblable à un coup de tonnerre lointain, et sentis une violente vibration qui me secoua dans un éveil hébété. Une sensation de chaleur surnaturelle et étouffante commença à m'oppresser alors que je luttais pour regagner pleinement conscience; mais lorsque j'eus ouvert mes yeux pesants, je fus incapable de déterminer pendant un peu de temps ce qui s'était réellement produit.

Tournant ma tête de manière à pouvoir jeter un coup d'œil par l'un des hublots, je fus stupéfait de voir, sous un ciel d'un noir pourpré, un horizon glacé et scintillant de rochers escarpés.

Pour un instant, je crus je le vaisseau allait heurter quelque planétoïde menaçant. Puis, de manière écrasante, je constatai que l'impact s'était déjà produit - que j'avais été tiré de mon sommeil comateux par la chute du Sélénite sur l'un de ces îlots cosmiques.

J'étais à présent pleinement éveillé et me dépêchai à me délier du hamac. Je vis que le sol était abruptement incliné, comme si le vaisseau s'était posé sur une pente ou avait enterré son nez sur le terrain étranger. Éprouvant une légèreté étrange et déconcertante, et à peine capable de reprendre pied sur le plancher, je me rendis graduellement au hublot le plus proche. Il était évident que le système de gravité artificielle de l'engin avait été rendu hors d'usage par l'impact, et que j'étais à présent seulement assujetti à la faible gravité de l'astéroïde. Il me sembla que j'étais aussi léger et immatériel qu'un nuage - que je n'étais plus que le spectre aérien de mon ancien être.

Le plancher et les murs étaient étrangement chauds; et il me vint à l'idée que la chaleur avait dû être causée par le passage du Sélénite dans quelque sorte d'atmosphère. Ainsi, l'astéroïde n'était pas entièrement dénué d'air, comme de tels corps sont habituellement supposés être; et probablement était-ce l'un des plus gros fragments, avec un diamètre de plusieurs kilomètres - peut-être des centaines. Mais même cette constatation ne put me préparer à la folle et surprenante scène sur laquelle je posai les yeux à travers le hublot.

L'horizon de pics dentelés, tel une chaîne miniature de montagnes, s'étendait à une distance de plusieurs centaines de mètres. Au-dessus, le petit soleil intensément brillant, comme une lune flambante dans sa plénitude, plongeait avec une rapidité visible dans le ciel sombre qui révéla les étoiles majeures et les planètes.

Le Sélénite avait plongé dans une vallée peu profonde et avait à moitié enterré sa proue et son fond dans un sol qui était composé de rochers en décomposition, principalement basaltique. Partout autour, il y avait des sillons tourmentés, des rochers et des sommets couverts de rigoles; et au-dessus d'eux, incroyablement, grimpaient des vignes frêles, effilées et sans feuilles, dotées de larges vrilles d'un jaune vert aussi plates et minces que du papier. Des lichens semblant dépourvus de substance, plus grands qu'un homme et prenant la forme d'andouillers plats, croissaient en rangées solitaires et en fourrés le long de la vallée.

Parmi les fourrés, je vis l'approche de certaines créatures vivantes qui s'élevèrent de derrière les rochers du milieu avec la soudaineté et la légèreté d'insectes bondissants. Ils semblaient effleurer le sol avec des pas longs et rapides qui étaient à la fois décontractés et abrupts.

Il y avait cinq représentants de ces êtres qui, sans aucun doute, avaient été attirés par la chute du Sélénite de l'espace et venaient pour l'inspecter. En quelques moments, ils approchèrent le vaisseau et s'arrêtèrent devant lui avec la même facilité aisée qui avait caractérisé tous leurs mouvements.

Qu'étaient-ils réellement, je ne le sais pas; mais pour trouver des analogies, je dois les apparenter aux insectes. Se tenant parfaitement debout, ils s'élevaient jusqu'à plus de deux mètres dans les airs. Leurs yeux, comme des opales à facettes, à l'extrémité de pédoncules allongés et recourbés, s'élevaient à la hauteur du hublot. Leurs membres incroyablement effilés, leur corps semblable à une tige, comparable à celui des phasmidés, les « bâtons marchants », étaient recouverts d'élytres d'un gris vert. Leur tête, d'une forme triangulaire, était flanquée d'immenses membranes perforées et étaient dotées de bouches mandibulaires qui semblaient sourire éternellement.

Je crois qu'ils me virent avec ces yeux fous et inexpressifs; car ils s'approchèrent, se pressant contre le hublot, jusqu'au point où j'aurais pu les toucher si le hublot avait été ouvert. Peut-être qu'eux aussi étaient surpris : car les minces pédoncules oculaires semblèrent s'allonger alors qu'ils me contemplaient, et il y eut une étrange ondulation de leurs bras recouverts d'élytres, un tremblotement de leur bouche cornue, comme s'ils conversaient les uns avec les autres. Après un certain temps, ils s'en allèrent, disparaissant avec agilité derrière l'horizon tout proche.

Depuis, j'ai examiné le Sélénite aussi complètement que possible, afin d'être certain de l'étendue des dommages. Je crois que la coque extérieure a été froissée ou même fondue en certains endroits : car lorsque j'ai approché le sas, revêtu d'une combinaison spatiale, dans l'idée de sortir, je me rendis compte que je ne pouvais pas ouvrir l'écoutille. Ma sortie de l'engin avait été rendue impossible, étant donné que je ne possédais aucun outil pour découper le métal épais ou briser les solides hublots de néo-cristal. Je suis confiné dans le Sélénite comme dans une prison, et la prison, au moment approprié, deviendra aussi ma tombe.

*

Plus tard. Je ne tenterai pas davantage de dater cet enregistrement. Sous les circonstances, il est impossible de conserver même un sens approximatif du temps terrien. Les chronomètres ont cessé de tourner et leur mécanisme a été irrémédiablement ébranlé par la chute du vaisseau. Les périodes diurnes de ce planétoïde sont, semble-t-il, d'une durée à peine plus longue qu'une heure ou deux; et les nuits sont tout aussi courtes. La noirceur s'est répandu sur le paysage comme une aile noire après que j'eus terminé d'écrire ma dernière entrée; et depuis, tant de ces jours et ces nuits éphémères se sont relayées que j'ai maintenant cessé de les compter. Mon sens de la durée est devenu singulièrement confus. À présent que je me suis en quelque sorte habitué à ma situation, les jours brefs se traînent avec un incommensurable ennui.

Les êtres que j'appelle les bâtons marchants sont revenus au vaisseau, venant quotidiennement et amenant avec eux des vingtaines et des centaines d'autres. Il semblerait qu'ils correspondent d'une certaine façon à l'humanité, étant la forme de vie dominante de ce petit monde. Dans la plupart des cas, ils sont étrangers de manière tout à fait incompréhensible; mais certains de leurs actes portent une ressemblance lointaine à ceux des hommes et suggèrent des impulsions et des instincts similaires.

Ils sont évidemment curieux. Ils se rassemblent en grand nombre autour du Sélénite, l'inspectant avec leurs yeux posés sur des tentacules, touchant la coque et les hublots de leurs membres atténués. Je crois qu'ils tentent d'établir une sorte de communication avec moi. Je ne peux être certain qu'ils émettent des sons vocaux, étant donné que la coque de l'engin est insonorisée; mais je suis sûr que les gestes raides et sémaphoriques qu'ils répètent dans un certain ordre devant le hublot dès qu'ils m'aperçoivent sont chargés de significations conscientes et bien définies.

En outre, je suppose une actuelle vénération dans leur attitude, comme feraient les sauvages devant quelque mystérieux visiteur des cieux. Chaque jour, lorsqu'ils se rassemblent devant le navire, ils apportent de curieux fruits spongieux et des formes de légumes poreux qu'ils laissent sur le sol, comme une offrande sacrificielle. Par leurs gestuelles, ils semblent m'implorer d'accepter ces offrandes.

Curieusement, les fruits et les légumes disparaissent toujours durant la nuit. Ils sont mangés par de grandes créatures volantes lumineuses dotées d'ailes vaporeuses qui semblent être entièrement nocturnes dans leurs habitudes. Toutefois, sans le moindre doute, les bâtons marchants croient que moi, l'étrange dieu ultra-stellaire, j'ai accepté le sacrifice.

Tout est étrange, irréel, immatériel. La perte de gravité normale me fait me sentir comme un fantôme; et je semble vivre dans un monde fantomatique. Mes pensées, mes souvenirs, mon désespoir - tous ne sont rien de plus que des brumes qui oscillent sur le seuil de l'oubli. . . Et pourtant, par quelque ironie fantastique, je suis vénéré comme un dieu!

*

D'innombrables jours se sont écoulés depuis que j'ai écrit la dernière entrée de ce journal de bord. La saison de l'astéroïde a changé : les jours sont devenus plus brefs, les nuits plus longues; et une rigueur hivernale envahit la vallée. Les vignes frêles et plates se flétrissent sur les rochers, et les grands fourrés de lichen ont pris des teintes funéraires d'automne de garance et de mauve. Le soleil passe sur un arc bas au-dessus de l'horizon en dents de scie, et son globe est petit et pâle, comme s'il s'évanouissait dans le gouffre noir parmi les étoiles.

Le peuple de l'astéroïde paraît moins fréquemment, ils semblent avoir diminué dans leur nombre et leurs offrandes sacrificielles sont rares et maigres. Ils n'apportent plus de fruits spongieux, mais seulement des champignons pâles et poreux qui semblent avoir été récoltés dans des cavernes.

Ils bougent avec plus de lenteur, comme si le froid hivernal avait commencé à les engourdir. Hier, trois d'entre eux se sont effondrés après avoir déposé leurs offrandes et sont demeurés immobiles devant le navire. Ils n'ont pas bougé, et je suis certain qu'ils sont morts. Les créatures volantes nocturnes lumineuses ont cessé de venir et les sacrifices demeurent immobiles devant leurs porteurs.

*

L'atrocité de mon destin s'est aujourd'hui refermée sur moi. Plus aucun des bâtons marchants n'est paru. Je crois qu'ils sont tous morts - ces éphémères de ce monde minuscule qui m'emporte avec lui dans les limbes arctiques du système solaire. Sans aucun doute leur durée de vie correspond-elle seulement à son été, à sa périhélie.

De minces nuages se sont rassemblés dans l'air sombre et la neige tombe comme une fine poudre. Je ressens une indicible désolation - une monotonie que je ne puis écrire. L'appareil de chauffage du Sélénite est encore en bon état de marche, ainsi le froid ne peut m'atteindre. Mais la noire gelée de l'espace est tombée sur mon esprit. Étrange - je ne me sentais pas si complètement abandonné et seul durant les visites quotidiennes du peuple insecte. Maintenant qu'ils ne viennent plus, j'ai l'impression de m'être fait emparer par l'ultime horreur de la solitude, par la froide terreur d'une aliénation au-delà de la vie. Je ne puis écrire davantage, car mon cerveau et mon cœur m'abandonnent.

*

Je vis encore, semble-t-il, après une éternité de ténèbres et de folie dans le navire, de mort et d'hiver dans le monde extérieur. Durant ce temps, je n'ai pas écrit dans le journal de bord; et je ne sais pas quelle impulsion obscure me pousse à recommencer une pratique si irrationnelle et si futile. Je crois que c'est le soleil, passant sur le paysage mort sur un arc plus haut et plus long, qui m'a ramené du désespoir absolu. La neige a fondu sur les rochers, formant de petits ruisselets et de petits étangs d'eau, et d'étranges bourgeons émergent du sol sablonneux. Ils s'élèvent et oscillent visiblement alors que je les regarde. Je me trouve au-delà de tout espoir, de toute vie, dans un vide démentiel; mais je vois ces êtres comme un captif condamné voit les manifestations du printemps à partir de sa cellule. Ils ont fait naître en moi une émotion dont j'ai oublié le nom.

Mes provisions de nourriture commencent à baisser, et la réserve d'air comprimé est encore plus basse. Je crains de devoir calculer combien de temps encore vais-je durer. J'ai essayé de briser les hublots de néo-cristal avec une grosse clef à molette en guise de marteau; mais les coups, dû en partie à ma propre apesanteur, ont été aussi futiles que le tapotement d'une plume. De toute manière, selon toute vraisemblance, l'air extérieur serait trop ténu pour la respiration humaine.

Le peuple des bâtons marchants est reparu devant le navire. Je suis certain, en raison de leur taille inférieure, de leur coloration plus vive et du développement immature de certains membres, qu'ils représentent tous une nouvelle génération. Aucun de mes précédents visiteurs n'a survécu à l'hiver, mais d'une manière ou d'une autre, les nouveaux semblent considérer le Sélénite et moi-même avec la même curiosité et la même révérence qui avaient été montrées par leurs aînés. Ils ont aussi commencé à apporter des offrandes de fruits à l'apparence immatérielle; et ils éparpillent des fleurs vaporeuses sous le hublot. Je me demande comment ils se propagent eux-mêmes et comment les connaissances se transmettent d'une génération à l'autre...

*

Les vignes plates et semblables à du lichen montent le long des rochers, escaladent la coque du Sélénite. Les jeunes bâtons marchants se rassemblent quotidiennement pour le culte - ils font ces signes énigmatiques que je n'ai jamais compris et ils bougent en de rapides girations près du vaisseau, comme en suivant les mesures d'une danse hiératique. Moi, le perdu et le maudit, j'ai été le dieu de deux générations. Peut-être vont-ils encore me vénérer lorsque je serai mort. Je crois que l'air est presque entièrement parti - je suis plus étourdi que d'ordinaire aujourd'hui, et il y a une constriction bizarre dans ma gorge et dans ma poitrine...

*

Peut-être suis-je quelque peu délirant et que je me suis mis à imaginer des choses; mais je viens tout juste de percevoir un phénomène bizarre, jusqu'à présent passé inaperçu. Je ne sais pas ce que c'est. Une brume mince et en forme de colonne, bougeant et se tortillant comme un serpent, aux couleurs d'opale qui changent parfois, a disparu parmi les rochers et s'approche du vaisseau. Cela semble être une chose vivante - comme une entité vaporeuse; et, d'une quelconque manière, cela est malveillant et inamical. Cela glisse vers l'avant, s'élevant par-dessus la foule des phasmidés, qui se sont tous prosternés de peur. Je le vois plus clairement à présent; cela est à moitié transparent, avec un filet de fils gris au sein de ses couleurs changeantes; et cela projette vers l'avant un long tentacule ondulant.

Il s'agit de quelque forme de vie rarissime, inconnue de la science terrestre; et je ne puis même présumer de sa nature et de ses attributs. Peut-être est-ce le seul représentant de son espèce sur l'astéroïde. Sans aucun doute, il vient tout juste de découvrir la présence du Sélénite, et il a été attiré par la curiosité, comme le peuple des bâtons marchants.

Le tentacule a touché la coque - il a atteint le hublot derrière lequel je me trouve, écrivant ces mots. Les fils gris du tentacule luisent, comme illuminés d'un feu soudain. Mon Dieu - cela est en train de passer à travers le verre de néo-cristal.
(Source, cet excellent
site)


lundi 19 juillet 2021

Le fruit de la tombe…

Une nouvelle de Clark Ashton Smith tirée de Zothique, pas la plus incroyable certes mais qui inclut un aspect Mythos assez clair tout en proposant une histoire qui aurait tout à fait trouvé sa place dans une nouvelle de Conan par exemple. Le type de récit que j’imagine comme base d’une aventure D&D, du moins comme je visualise D&D.




Le soir descendait sur le désert, ramenant à Faraad les dernières caravanes retardataires. Dans un débit de vin de la porte nord, de nombreux marchands ambulants venus des pays extérieurs oubliaient la fatigue et la sécheresse du voyage en goûtant les fameux crus de Yoros, tandis que, pour les distraire, la voix d'un conteur s'élevait parmi le tintement des coupes à vin.

« Ossaru fut le plus grand, car il était à la fois roi et sorcier. Il régnait sur la moitié du continent Zothique. Ses armées étaient aussi nombreuses que des grains de sable balayés par le Simoun. Il commandait les génies de la tempête et des ténèbres, et maîtrisait les esprits du soleil. Les hommes se soumettaient à sa magie de la même manière que les cèdres verts subissent le foudroiement de l'éclair.

À demi immortel, il vivait d'âge en âge et ne cessait de croître en sagesse et en puissance. Thasaidon, le dieu noir du mal, favorisait ses envoûtements et ses entreprises. Au cours de ses dernières années, il fut accompagné par le monstre Nioth Korghai qui était descendu sur la terre à cheval sur une comète, en provenance d'un monde inconnu.

Grâce à ses connaissances en astrologie, Ossaru avait prévu l'arrivée de Nioth Korghai, et il s'enfonça seul dans le désert pour attendre le monstre. Beaucoup de pays aperçurent la chute de la comète - on aurait dit un soleil qui s'abattait en pleine nuit dans le désert -, mais seul le roi Ossaru assista à l'arrivée de Nioth Korghai. Il revint aux heures sombres, celles qui précèdent l'aube, alors que tout le monde dort, et il ramena le monstre dans son palais. Il l'installa sous la salle du trône, dans une cave qu'il avait préparée à son intention.

Le monstre demeura par la suite dans ce caveau, ignoré et invisible de tous. L'on disait qu'il conseillait Ossaru et l'informait du savoir des planètes extérieures. À certaines positions des étoiles, il recevait en sacrifice des femmes et de jeunes guerriers, et ceux-ci ne remontèrent jamais pour rendre compte de ce qu'ils avaient vu. Personne ne pouvait deviner l'aspect de Nioth Korghai, mais tous ceux qui pénétraient dans le palais entendaient des bruits étouffés qui montaient de la cave; on aurait dit le lent martèlement d'un tambour et le gargouillis d'une fontaine souterraine auxquels se mêlait parfois le caquetage diabolique de quelque basilic fou.

Pendant de nombreuses années, le roi Ossaru fut servi par Nioth Korghai à qui, en échange, il rendait service. Puis le monstre fut atteint d'une maladie indéfinissable et l'on ne perçut plus le bruit de caquet qui montait du caveau. Le roulement de tambour et le gargouillement de fontaine diminuèrent puis cessèrent. Les envoûtements du roi sorcier se montrèrent impuissants à écarter la mort et, quand le monstre s'éteignit, Ossaru entoura son corps d'un double cercle de maléfices et referma le caveau. Plus tard, quand le roi mourut à son tour, la tombe fut ouverte par le haut et les esclaves descendirent la dépouille momifiée du roi afin qu'il repose pour toujours aux côtés des restes de Nioth Korghai.

Les cycles se sont succédé et Ossaru n'est plus qu'un nom sur les lèvres des conteurs. Le palais où il vivait est perdu à présent, ainsi que la ville qui l'entourait. Certains disent qu'elle était située en Yoros, alors que d'autres parlent de l'empire de Cincor, où la dynastie des Nimboth construisit plus tard la ville de Yethlyreom. La seule chose qui soit certaine en tout cas, c'est que, dans une tombe scellée, un monstre venu d'ailleurs repose dans la mort en compagnie du roi Ossaru. Ils sont entourés du cercle interne de l'incantation d'Ossaru qui rend leurs corps imputrescibles malgré la chute des villes et des royaumes, tandis que le cercle extérieur les protège de toute intrusion. En effet, celui qui franchit la porte de la cave meurt et se putréfie au moment même de la mort, et est réduit en poussière avant même de toucher le sol.

Telle est la légende d'Ossaru et de Nioth Korghai. Personne n'a jamais découvert leur tombe, mais le sorcier Namirrha, dans une sombre prophétie, a prédit il y a fort longtemps que certains voyageurs, en traversant le désert, la découvriraient par hasard. Il disait encore que ces voyageurs, en pénétrant dans la tombe par une autre voie que la porte, assisteraient à un étrange prodige. Il ne dévoila pas la nature de ce prodige, mais ajouta seulement que Nioth Korghai, de par son appartenance à un monde très éloigné du nôtre, réagissait à certaines lois étrangères dans la mort comme dans la vie. Et personne ne perça jamais le secret des paroles de Namirrha. »

Les frères Milab et Marabac, des bijoutiers d'Ustain, restaient suspendus aux lèvres du conteur.

« Voilà une bien étrange histoire, en vérité », s'écria Milab. « Nous savons tous cependant qu'il y eut de grands sorciers jadis, des faiseurs de prodiges et d'envoûtements profonds, et aussi de vrais prophètes. Les sables de Zothique regorgent de tombes perdues et de cités oubliées. »

« C'est une bonne histoire en effet », reprit Marabac, « mais elle manque de fin. Je t'en prie, conteur, ne pourrais-tu nous en dire plus? Des métaux précieux et des bijoux ont peut-être été ensevelis en compagnie du roi et du monstre? J'ai vu des tombeaux où les morts étaient enfermés derrière des lingots d'or, et des sarcophages qui répandaient autant de rubis que les gouttes de sang d'un vampire. »

« Je vous raconte cette légende comme mes pères me l'ont racontée », rétorqua le conteur. « Ceux dont le destin est de retrouver la tombe raconteront la suite... si par hasard ils échappent à leur découverte.

À Faraad, Milab et Marabac échangèrent avec un gros bénéfice leur approvisionnement de pierres non taillées, de talismans gravés et d'idoles de jaspe et de carnaline. À présent, chargés des perles roses et pourpres des golfes du sud, des saphirs noirs et des grenats vineux de Yoros, ils remontaient vers le nord dans la direction de Tasuun, avec d'autres marchands, en effectuant un long détour par Ustain, sur la mer orientale.

La piste traversait un pays moribond. Et alors que la caravane se rapprochait des frontières de Yoros, le désert reflétait une désolation infinie. Les collines sombres et décharnées ressemblaient aux corps allongés de géants momifiés. Des lits de rivière à sec dévalaient vers des lacs taris recouverts d'une croûte de sel. Des vagues de sable gris montaient à l'assaut de falaises affaissées, là même où les eaux douces clapotaient autrefois. Des colonnes de poussière s'élevaient et s'évanouissaient à la manière de fantômes fugitifs. Et dans un ciel carbonisé, le soleil ressemblait à une monstrueuse braise rougeoyante.

La caravane avançait avec prudence dans ce désert qui paraissait dénué de toute vie. Avant de s'engager dans un défilé entre deux montagnes, les marchands forcèrent l'allure de leurs montures et apprêtèrent leurs lances et leurs épées bâtardes tout en fouillant de leurs yeux inquiets les crêtes nues car ici, dans des cavernes invisibles, vivait un peuple sauvage et à demi bestial, les Ghorii. Ils se nourrissaient de charognes à la manière des goules et des chacals. Ils étaient également anthropophages et montraient une préférence pour les dépouilles des voyageurs, dont ils buvaient le sang comme si c'était de l'eau ou du vin. Tous ceux qui devaient voyager entre Yoros et Tasuun les redoutaient.

Le soleil monta au zénith, chassant de ses rayons impitoyables les ombres des gorges les plus profondes. Aucune bouffée de vent ne soulevait le sable d'un gris cendré.

À présent, la piste empruntait le cours de quelque ancien torrent encaissé. Et les chameaux s'empêtraient jusqu'aux genoux dans des trous d'eau remplis de sable que recouvraient des galets et des pierres. Sans le moindre avertissement, à un détour du lit sinueux, le ravin se mit à fourmiller, à grouiller des corps repoussants, brunâtres, des Ghorii qui, surgissant de tous côtés à la fois, bondissaient des pentes rocheuses ou s'élançaient, telles des panthères, du haut des corniches.

Ces apparitions de goules étaient extraordinairement féroces et agiles. Sans émettre d'autre son qu'une espèce de toux rauque et expectorante, et armés seulement de leurs doubles rangées de dents pointues et de leurs serres pareilles à des faucilles, les Ghorri se jetèrent sur la caravane. Ils devaient bien être une vingtaine par monture et cavalier. De nombreuses bêtes s'écroulèrent immédiatement sous les morsures de leurs adversaires qui les attaquaient aux pattes, à l'arrière-train ou à l'échine, ou qui n'hésitaient pas à leur sauter à la gorge à la manière des chiens sauvages. Les monstres rapaces s'abattirent sur les dromadaires renversés et leurs cavaliers et entreprirent de les dévorer sur-le-champ. Dans la mêlée, des caisses de bijoux, des ballots de tissus précieux laissèrent échapper leur contenu. Des idoles de jaspe et d'onyx jonchèrent le sol poussiéreux, des perles et des rubis traînaient dans des flaques de sang, car toutes ces choses n'avaient aucune valeur aux yeux des Ghorii.

Or le hasard avait voulu que Milab et Marabac chevauchassent à l'arrière. Ils avaient pris du retard malgré eux car le chameau de Milab avait été blessé par une pierre, ce qui leur permit d'échapper à l'attaque des goules. Ils s'immobilisèrent avec horreur et assistèrent au massacre de leurs compagnons dont la résistance fut anéantie avec une rapidité foudroyante. Les Ghorii ne s'aperçurent pas de leur présence tant ils étaient absorbés par les chameaux et les marchands qu'ils dévoraient à belles dents, ainsi d'ailleurs que les propres membres de leur tribu, blessés par les épées des caravaniers.

Les deux frères, la lance levée, s'apprêtaient à défendre bravement et inutilement leurs compagnons quand leurs montures, terrifiées par cet hideux tumulte, par l'odeur du sang et la puanteur d'hyène des Ghorii, se dérobèrent et firent demi-tour, reprenant la route de Yoros.

Ils tombèrent très vite sur une autre bande de Ghorii qui dévalaient au loin les versants sud et couraient pour les intercepter. Pour éviter ce nouveau péril, Milab et Marabac poussèrent leurs montures dans un ravin latéral. Ils avançaient lentement à cause de la claudication du chameau de Milab, et s'attendaient à tout moment à voir surgir les rapides Ghorii sur leurs talons. Ils franchirent ainsi plusieurs lieues dans la direction de l'est, tandis que le soleil décroissait derrière eux, et atteignirent au milieu de l'après-midi la ligne de faîte de cette région immémoriale.

Ils dominaient une plaine affaissée, ridée et érodée, au fond de laquelle brillaient les murs blancs et les dômes de quelque cité innommée. Aux yeux de Milab et Marabac, cette ville ne semblait pas être éloignée de plus de quelques lieues. Ils crurent avoir découvert une ville cachée des sables extérieurs et, pleins d'espoir d'échapper à leurs poursuivants, ils se mirent à descendre la longue pente qui menait à la plaine.

Ils chevauchèrent pendant deux jours sur un sol poudreux qui ressemblait à la poussière bitumée des momies, en direction de dômes qui fuyaient sans cesse alors qu'ils paraissaient si proches. Leur situation devenait désespérée, car ils ne possédaient plus qu'une poignée d'abricots secs et une outre d'eau aux trois quarts vide. Leurs provisions ainsi que leurs stocks de bijoux et d'objets ciselés avaient disparu avec les dromadaires porteurs de la caravane. Les Ghorii ne les suivaient plus, mais ils étaient à présent harcelés par les démons rouges de la soif et les démons noirs de la faim. Au second matin, le chameau de Milab refusa de se relever et, ni les malédictions de son maître, ni l'aiguillon de sa lance ne lui arrachèrent la moindre réaction. Les deux frères furent alors obligés de se partager le chameau survivant, qu'ils montaient ensemble ou à tour de rôle.

La cité miroitante apparaissait et disparaissait sous leurs yeux à la façon d'un mirage. Finalement, à la fin du second jour, une heure avant le coucher du soleil, ils franchirent les longues ombres des obélisques brisées et des tours de guet écroulées et pénétrèrent dans les anciennes rues.

Cet endroit avait été autrefois une métropole, mais la plupart de ses demeures seigneuriales n'étaient plus que des monceaux de pierres. De hautes dunes de sable s'étaient infiltrées entre les arcs de triomphe et recouvraient les pavés et les cours. Titubant d'épuisement et le cœur rongé d'angoisse devant l'échec de leurs espoirs, Milab et Marabac poursuivirent leur chemin en quête d'un puits ou d'une citerne que les longues années arides auraient par hasard épargnés.

Au cœur de la cité, là où les murs du temple et les hauts bâtiments d'état empêchaient le sable de s'introduire, ils aperçurent les ruines d'un vieil aqueduc qui menait à des citernes aussi sèches que des fournaises. Les fontaines des places de marché étaient tout aussi asséchées et rien, nulle part, ne révélait une quelconque présence d'eau.

En errant désespérément, ils arrivèrent aux ruines d'un vaste édifice qui avait dû être le palais de quelque monarque oublié. Les murs épais avaient défié l'érosion des siècles. Le portail aux voûtes intactes, gardé de chaque côté par des statues d'airain verdi représentant des héros mythiques, imposaient toujours le respect. Les marchands de bijoux gravirent l'escalier de marbre et pénétrèrent dans une vaste salle au toit écroulé dont les colonnes cyclopéennes semblaient soutenir le ciel du désert.

Les larges dalles étaient jonchées de débris d'arches, d'architraves et de pilastres. À l'extrémité de la pièce se dressait une estrade de marbre noir qui devait soutenir jadis un trône de roi. En se rapprochant, Milab et Marabac entendirent tous deux un faible gargouillement indistinct, à croire qu'une rivière ou une fontaine coulait sous le dallage du palais.

Pour mieux repérer la source du bruit, ils grimpèrent sur l'estrade. Un énorme bloc de pierre s'était détaché du mur en surplomb, récemment semblait-il, brisant le marbre sous le choc. Une portion de l'estrade s'était affaissée créant une ouverture sombre et béante. Et c'était de là que montait ce bruit de gargouillis aussi régulier qu'un pouls.

Les bijoutiers se penchèrent au-dessus du trou et fouillèrent l'obscurité à laquelle venait s'ajouter un miroitement vague produit par une source imperceptible. Ils ne purent rien voir. Une odeur d'humidité et de moisi monta à leurs narines, comme le souffle d'un réservoir scellé depuis trop longtemps. Ce bruit incessant de fontaine semblait émaner plus particulièrement d'un côté de l'ouverture, à quelques mètres environ sous eux.

Aucun des deux ne put déterminer la profondeur du caveau. Après s'être brièvement concertés, ils retournèrent près du chameau qui attendait paisiblement à l'entrée du palais. Ils lui retirèrent son harnais et nouèrent les longues rênes de cuir en une seule gerbe qui leur servirait de corde. De retour sur l'estrade, ils attachèrent un bout de cordage au bloc de pierre et jetèrent l'autre extrémité dans le trou sombre.

Milab descendit plusieurs dizaines de mètres à bout de bras avant que ses orteils ne rencontrent une surface solide. Il se retrouva sur un sol de pierre. Le jour déclinait rapidement derrière les murs du palais, et une pâle lueur s'infiltrait par la déchirure du pavement. La silhouette d'une porte entrouverte, à demi arrachée de ses gonds, se découpait d'un côté, laissant échapper une faible clarté qui devait émaner de quelque crypte inconnue ou d'un escalier situé plus loin.

Quand Marabac le rejoignit avec souplesse, Milab cherchait l'origine de ce bruit d'eau. Devant lui, parmi des ombres indistinctes, il devina les contours vagues et troublants d'un objet qui évoquait quelque énorme clepsydre, ou une fontaine entourée de sculptures grotesques.

La lueur parut se voiler momentanément. Incapable de déterminer la nature de cet objet et ne disposant pas de torche ou de bougie, Milab arracha une partie de l'ourlet de son burnous et y mit le feu. À la lumière sans éclat du tissu qui se consumait lentement, tenu à bout de bras, les marchands distinguèrent plus clairement la chose prodigieuse, monstrueuse, qui se dressait sur le sol jonché de débris pour se perdre dans les ténèbres de la voûte.

Cette chose ressemblait au rêve blasphématoire de quelque démon fou. Sa partie principale, son corps, avait la forme d'une urne et reposait sur un bloc de pierre curieusement incliné, au centre de la cave. Ce tronc blafard était piqué d'innombrables petites ouvertures. De son giron et de son socle aplati partaient de nombreux prolongements pareils à des bras ou à des jambes qui traînaient leurs segments de cauchemar sur le sol. Deux autres membres raidis plongeaient comme des racines dans un sarcophage ouvert, apparemment vide, d'un métal doré couvert d'étranges signes archaïques, posé à côté du bloc.

Ce torse en forme d'amphore était surmonté de deux têtes. L'une d'elles arborait un bec de seiche et deux longues fentes obliques à la place des yeux. L'autre tête juxtaposée sur d'étroites épaules appartenait à un homme âgé, à l'expression sombre, royale et terrible. Ses yeux ardents ressemblaient à des rubis balais, et sa barbe grisonnante couvrait le tronc poreux d'une mousse broussailleuse. De vagues côtes se dessinaient en dessous de la tête humaine, et certains membres se terminaient par des mains et des pieds humains, ou possédaient des jointures anthropomorphes.

Les têtes, les membres et le corps étaient périodiquement parcourus de ce mystérieux bruit de régurgitation qui avait poussé Milab et Marabac à descendre dans le caveau. À chaque reproduction du bruit, une rosée gluante suintait des pores monstrueuses et s'écoulait paresseusement en gouttes interminables.

Les bijoutiers s'immobilisèrent de terreur. Incapables de détourner les yeux, ils rencontrèrent le regard pernicieux de la tête humaine qui les regardait avec malveillance du haut de son socle fantastique. Et quand le morceau de chanvre acheva de se consumer entre les doigts de Milab et que les ténèbres envahirent à nouveau le caveau, ils virent les fentes aveugles de la seconde tête s'ouvrir graduellement et répandre une clarté jaune, chaude et ardente d'une intolérable manière, jusqu'à n'être plus que d'immenses orbes ronds. Ils perçurent en même temps un singulier roulement de tambour, comme si les pulsations du cœur devenaient audibles.

Ils ne comprenaient rien, si ce n'est qu'une horreur inhumaine, ou partiellement humaine, se tenait devant eux. Ils ne se souvenaient plus du conteur de Faraad et de l'histoire de la tombe cachée d'Ossaru et de Nioth Korghai, et encore moins de la prophétie de sa découverte par des voyageurs qui tomberaient dessus par hasard. Vivement, avec une tension et un étirement redoutables, le monstre redressa ses membres les plus proches, ceux qui se terminaient par les mains brunes, desséchées, d'un vieillard, et les tendit dans la direction des bijoutiers. Le bec de seiche émit un caquetage démoniaque, et la tête royale, à la barbe grise, prononça d'une voix grave des mots rythmés, semblables à l'incantation de quelque enchanteur dans une langue inconnue de Milab et Marabac.

Ils reculèrent devant les mains affreusement tâtonnantes. Au paroxysme de la peur et de la panique, dans la lumière ruisselante des orbes incandescents, ils virent cette monstruosité se lever, quitter son socle de pierre et avancer avec maladresse sur des membres aussi peu assortis. Un piétinement d'éléphants et un trébuchement de pieds humains en résultaient, qui s'avéraient inaptes à supporter cette masse impie. Les deux tentacules rigides se retirèrent du sarcophage doré, leurs extrémités enveloppées d'un tissu de pourpre précieuse, brodé de pierreries, comme ceux utilisés pour bander les momies royales. Avec un caquetage démentiel et incessant, et un tonnerre malveillant d'anathèmes qui s'achevaient en chevrotements séniles, l'horreur à double tête se pencha vers Milab et Marabac.

Ils firent volte-face et traversèrent comme des fous le vaste caveau. Devant eux, dans les rayons puissants projetés par les orbes du monstre, ils repérèrent une porte entrebâillée, d'un métal sombre, à moitié affaissée sur ses gonds rouillés. Elle était d'une hauteur et d'une largeur cyclopéennes et paraissait être conçue pour des créatures bien plus grandes que des hommes. Par l'ouverture, ils aperçurent le début d'un corridor sombre.

À cinq pas de la porte, une faible ligne rouge tracée sur le sol poussiéreux suivait la conformation de la pièce. Marabac, légèrement en avance sur son frère, traversa cette ligne. Comme s'il avait été brisé net dans son élan par un mur invisible, il vacilla et se pétrifia. Ses membres et son corps parurent se dissoudre sous le burnous, et le burnous lui-même tomba en guenilles, comme s'il avait atteint un âge incalculable. Un nuage ténu de poussière flotta dans l'air, accompagné du miroitement fugitif d'os blanchis, à la place des mains tendues. Puis les os aussi s'évanouirent... et un tas vide de haillons pourris retomba sur le sol.

Une faible odeur de putréfaction monta jusqu'aux narines de Milab. Sans comprendre, il interrompit un instant sa fuite. Il sentit alors sur ses épaules la poigne de mains flétries. Le caquetage et le déluge de paroles s'enflaient derrière lui à la manière d'un choeur démoniaque. Les roulements de tambour, les régurgitations de fontaine s'amplifièrent jusqu'à l'étourdir. En poussant un cri qui mourut presque aussitôt, il s'élança à la suite de Marabac vers la ligne rouge.

L'énormité qui était à la fois humaine et monstrueuse, l'amalgame indéfinissable d'une résurrection inhumaine, continua sa course sans s'interrompre. Les mains d'Ossaru, oubliant son propre enchantement, s'avancèrent vers les deux tas de haillons. Et la créature monstrueuse franchit la zone de mort et de dissolution qu'Ossaru lui-même avait instaurée pour protéger éternellement sa tombe.

Pendant un instant, il se forma dans l'air un nuage informe, suivi tout aussitôt d'une pluie de cendres.

L'obscurité s'installa derechef dans le caveau et, avec elle, le silence.

La nuit tomba sur ce pays sans nom, sur cette cité oubliée, et vit l'arrivée des Ghorii qui avaient suivi Milab et Marabac dans le désert. Ils tuèrent et dévorèrent le chameau qui attendait patiemment à l'entrée du palais. Plus tard, dans l'ancienne salle aux colonnes, ils découvrirent la brèche dans l'estrade par où les bijoutiers étaient descendus. Avec voracité, ils se rassemblèrent autour du trou et reniflèrent la tombe sous leurs pieds. Ils repartirent déçus car leur odorat subtil leur disait qu'ils avaient perdu la piste et que cette tombe ne contenait plus ni vie ni mort.