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mardi 17 février 2026

Compte rendu de campagne - Campagne 4 - Session 6 - Part. 2...

Suite de la campagne avec la partie deux du compte rendu de la sixième session de jeu.

"Foutaises !!! Tout ça c'est des foutaises !!!" clame tout d'un coup une autre voix qui raisonne dans l'esprit de Tony, Chris, Killer, Bruegor et Jambo. Tous se retourne, il voit le chasseur qui les observe, se tenant debout soutenu par ses frères.

Son regard est glacial, ses yeux sont injectés de sang, on dirait qu'ils sont à la limite de sortir de leurs orbites...




"Je ne sais pas ce que m'ont fait ces satanés gouttes de Franckie Looper mais une chose est sûre, maintenant le chien tu ne peux plus me berner, je te vois tel que tu es...".




"...et je vous entends tous depuis tout à l'heure, ça me donne mal au crâne mais je vous entends et je veux savoir de quels sortilège j'ai été affublé bande d'enfoirés !!! Et vous allez m'aider à retrouver ce fils de p*** de Franckie Looper puisqu'il s'intéresse à vous, vous allez me servir d'appâts".

"On se calme chasseur" dit Killer, "regarde autour de toi, tu n'es pas en position de menacer qui que ce soit ici, tes frères sont désarmés et nos amis Jay et Basile les tiennent en joue, quand à Marty Tanner et sa clique, demande à tes frères de te raconter le massacre qui s'est déroulé ici pendant ton coma et auxquels vous avez échappé par miracle c'est certain...".

Bruegor enchérit, "Messire chien est bien modeste, sans lui nous serions sûrement tous morts, si ce n'était pas des griffes de ce démon "El Cucuy", ce serait de celles de ces abominations qui ont réduit vos amis en chair à saucisse, vous devez vos vies à ce chien, grands sont ses pouvoirs et encore plus grande est sa bonté de vous avoir aussi défendu !!!".

Le chasseur regarde autour de lui et se tourne vers ses frères, "que s'est il passé ici bordel ???".

L'un de ses frères lui répond, "oh tu reprends conscience, c'est bien nous nous inquiétions, mais qu'est il arrivé à tes yeux !!!" dit ce dernier en voyant le regard du chasseur injecté de sang.

"T'occupes, où est Marty, c'est quoi tous ces cadavres, qu'est ce que ce démon a fait et le chien qu'est ce qu'il a fait lui !!!".

"Je ne sais pas, les gars sont rentrés dans la pièce et ça a commencé à canarder, nous on s'est plaqué au sol avec toi pour te protéger car tu était dans les vapes frérot et puis ça a dégénéré, on a entendu hurler et canarder à l'extérieur et le démon est sorti mais quelques instants plus tard d'autres créatures monstrueuses sont entrées couvertes de sang et elles ont commencé à tout saccager quand le chien c'est mis à hurler sur elles, ça a semblé avoir un effet dessus puisque l'une de ces créatures est tombée comme morte et les autres sont reparties et le chien leur a couru derrière et puis au milieu du vacarme et des coups de feu on a distingué ses aboiements et des cris horribles et puis au bout de quelques minutes le silence et puis les jeunes sont arrivés".

"Menez moi dehors" dit le chasseur, "je veux voir !!!".

Alors, les frères du chasseur l'aide à marcher jusqu'à la salle adjacente, le laboratoire de "Meth" et là ils découvrent le massacre, leur emboitant le pas, Jay et Basile qui continuent à les tenir en joue, Chris portant Killer encore affaiblie et Tony, derrière Bruegor, Jambo et Loco Martinez libéré de sa cellule et tremblant de tout son corps.

Le chasseur observe les corps de plusieurs créatures horribles et les restes des gars de Marty.

"Frérot, sans le chien nous serions sûrement morts comme Marty et les gars" dit l'un des frères du chasseur, "tu as vu ces abominations et ce qu'elles ont fait aux autres, de la charpie, c'est le chien qui les a neutralisé j'en suis sûr, je ne vois pas d'autres explications... Je l'ai vu le faire dans la pièce où nous étions, je sais pas comment ce petit cabot à pu réussir cet exploit mais nul doute que ces monstres ont eu peur de lui comme le démon juste avant et ça c'est le signe qu'ils ont vu un adversaire trop fort pour eux".

Le chasseur sait que son frère a raison, il peut voir la vraie nature de Killer grâce aux gouttes de Dr James Xavier (pour les gouttes du Dr James Xavier, voir ici), et celui-ci dégage une aura de puissance et de sagesse aussi, nullement malveillante, il a constaté comme le nain et le colosse semblent aussi le révérer, il a tout entendu. Comment d'ailleurs ? Pourquoi ?

Comme si il pouvait lire dans ses pensées, il entend Killer lui répondre.

"Je sais que tu n'es pas un mauvais bougre au fond, je l'aurai détecté sinon chasseur, et tes frères non plus, quand aux questions que tu te poses, je pense que ces gouttes ont un effet bien plus que révélateur, elles t'ont connecté à nous, un peu comme l'étoile de "Murlynd" pour Tony. Appelles cela de la magie si tu veux, et je ne sais combien de temps durera cet effet, peut-être sera t'il permanent et il va te falloir le contrôler dans tous les cas si tu veux profiter de cela comme un don t'ouvrant de nouvelles perspectives qui peuvent se révéler incroyables, et ne pas le subir comme une malédiction qui pourrait te faire perdre la raison".

Le chasseur regarde Killer avec méfiance mais le chien ressent surtout un profond désespoir mêlé d'incertitudes. "Je sais qu'au fond de toi tu es plutôt soulagé de la mort de Marty Tanner et de ses sbires, ils vous obligeaient à travailler pour eux toi et tes frères, je le lis dans tes pensées et Chris et Tony aussi par mon intermédiaire, n'y vois pas une intrusion malveillante, ils t'en veulent et ils doivent voir d'eux mêmes que tu n'a rien contre eux, Marty Tanner vous manipulait".

Le chasseur reste immobile et songeur, "j'ai rencontré Marty en prison, je ne faisais parti d'aucun gang, je suis rentré pour de petites magouilles et un braquages qui a mal tourné, j'étais chasseur de primes mais le métier commençait à changer avec ces putains d'éveillés et tous ces améliorés qui rentraient sur le marché, plus performants, les cibles aussi devenaient plus compliquées, des éveillés et des améliorés aussi et moi je voulais pas de leurs implants à toutes ces corpos de merde, j'étais encore jeune mais dans le métier je semblais être vieux et dépassé, alors fallait bien arrondir les fins de mois, j'ai pris seul pour protéger mes frères, j'allais pas les balancer ils étaient jeunes et c'est moi qui les avais embarqué dans cette merde... En prison, quelqu'un de seul ne fait pas de vieux os, il y avait de nombreux groupes, même des "éveillés", mais le seul dont je pouvais me rapprocher si je voulais survivre c'était la fraternité et Marty était leur chef. Il y avait des membres qui croyaient vraiment à toutes ces conneries, et d'autres comme Marty ou moi qui n'y trouvions qu'un moyen de survivre face aux autres bandes, mais Marty il voyait plus grand, il profitait de son statut pour faire du business avec les MS13 et des gangs de bikers, pas par idéologie, car ils avaient les mêmes ennemis que nous et ça lui permettait d'établir un réseau pour après, quand il serait dehors", il marque une pause, "j'étais un de ses lieutenants mais j'étais naïf, j'avais tout ce que je voulais même après son départ il m'envoyait des colis et veillait de l'extérieur à ce que je ne manque de rien et que je sois toujours en sécurité, et il est même venu me chercher quand je suis sorti, mais j'ai été trop bavard, je lui ai parlé de mon passé dans l'armée, de ma famille, de mon métier de chasseur, et après plusieurs mois de plus que lui passés en prison et une grande fête pleine de filles, d'alcool et j'en passe pour ma sortie, il m'a dit qu'il avait besoin de mes services pour accomplir certaines besognes, je ne voulais pas vraiment, j'étais reconnaissant à Marty mais je ne voulais pas continué avec la fraternité, je savais comment ça marchait et que j'avais une dette envers lui, mais je pensais qu'on pourrait régler ça à l'amiable, comme des frères, mais cet enfoiré m'a montré une vidéo où je voyais notre mère et notre sœur enfermées quelque part dans une pièce, gardées par des hommes armés et cagoulés. Moi et mes frères n'avons pas pu faire autrement que travailler pour Marty et accomplir ses missions, kidnapping, meurtres, chasses à la prime et autres, quand je vous ai croisé, c'est pas cette créature que je chassais, ce mutant à tête de hibou, c'était ce satané Franckie Looper, je ne devais pas le tuer mais infiltrer les nomades avec qui il était pour en apprendre plus sur le Crabe, puis j'ai senti une opportunité avec vous, vous m'intriguiez, et quand j'ai vu que vous étiez en contact avec Franckie, j'ai pensé que vous aussi bossiez pour le Crabe, puis après les Nez Bleus, j'ai compris qu'il y avait autre chose et que Franckie n'était pas votre ami mais lui aussi un opportuniste qui avait décelé quelque chose chez vous, alors j'ai appelé Marty et vous connaissez la suite...".

"Qui est ce putain de Crabe ?" demande Tony, "j'aimerai enfin qu'on me réponde...".

"Personne ne le sait vraiment" dit le chasseur, "les légendes disent que c'est littéralement un crustacé gigantesque aux pinces enduites d'or fondu qui contrôle l'Interzone".




"L'Interquoi..?" dit Chris.

Une voix leur répond soudainement, "vous connaissez les écrits de William Burroughs, c'est vieux certes mais je vous conseille vraiment de les lire à l'occasion. Les descriptions de l'Interzone peuvent renvoyer tout aussi bien à Quito, à New York, qu'à Tanger ou à toute autre ville que Burroughs connectera à l'Interzone si ces noms vous évoquent quelque chose bien sur au vu de votre mémoire défaillante. Les arrière-cours, les hangars désaffectés, les terrains vagues, sont autant de lieux qui rapprochent les villes à travers le monde. Ces lieux sont une première préfiguration de l'Interzone, ces lieux à la marge qui pullulent dans toutes les villes du monde (et d'ailleurs (autres réalités, autres mondes, autres temporalités...)), que ce soit en leur centre ou leur périphérie, sont tous interconnectés. C'est l'Interzone. Vous êtes dans un repaire de junkies à New York et vous sortez de l'immeuble pour vous retrouver à Tanger, ou quelques parts dans une ruine sordide de la légendaire Atlantide Maudite... En fait, imaginez une ville tentaculaire, un gigantesque labyrinthe de ruelles, de terrains vagues, de zones sombres constitué de tous ces lieux désenchantés de toutes les villes du Multivers. Une immense ville sans fin qui vous conduit d'une usine désaffectée servant de squat en banlieue parisienne à un établissement de mangeurs de lotus quelque part dans l'Atlantide Maudite en passant par une rue interlope de bars et établissements de passes quelques part en Asie, le tout comme si vous sortiez de chez vous pour aller chercher le pain à la boulangerie en face. Des milliers de km séparent ces endroits dans la réalité, voire certains y seraient inaccessibles, mais dans l'Interzone, tout est possible".


Ballade dans les rues de l'Interzone (dessin de João Pinheiro)

Autre visite des rues de l'Interzone, comme vous le voyez, tellement de villes y sont connectées que l'architecture change du tout au tout...


"Evidemment c'est un haut lieu de trafic, notamment de drogues diverses et variées et seules la prise de ces substances permettent au quidam d'accéder à l'Interzone. Pour les autres, ceux qui dominent le marché noir et toutes leurs petites mains, il existe d'étranges rituels, d'anciennes sorcelleries ou des technologies de super-science oubliées ou extraterrestres qui leur permettent de se retrouver dans cet espace de vices situé de l'autre côté du voile de la réalité afin d'y mener leurs nombreux business".


Business dans les rues de l'Interzone...

Business dans un bar de l'Interzone...


"L'Interzone serait un peu comme l'ancien Dark Web pour le net d'autrefois, mais au vu de ce que disait votre ami Tony, vous avez du connaître cette époque d'avant l'éveil, ce qui est étonnant, vous devriez être de vieux croulants. L'Interzone est un haut lieu pour se procurer tout ce qui est interdit dans les mondes de la réalité ou pour se réfugier et échapper à quelque chose, se faire oublier et réapparaître un jour, ailleurs. C'est un espace à part, favorisant tous les trafics et la drogue en premier lieu, et c'est le Crabe qui règne sur l'Interzone...".

Pour ce passage sur l'Interzone, je reprend cet article de Blog réalisé il y a quelques années. Pour le Crabe, comme dit précédemment dans mes comptes rendus de cette campagne, c'est une entité issue du Multivers de Batronoban.

Tony, Chris, Killer, le chasseur, Bruegor et Jambo se retournent tous surpris et dévisagent cette nouvelle personne qui vient de faire son apparition, Jay, Basile, les frères du chasseur et Loco Martinez n'ont rien entendu mais sont aussi surpris que les autres, et surtout Tony, Chris, Jay et Basile sont pris d'effroi quand ils reconnaissent Sibel Maony (voir session 1).


Sibel Maony


Voilà donc pour la seconde partie de la session 6 de notre campagne, j'ai pris du retard dans la rédaction de celle-ci surtout que nous avons déjà joué la session 7 qui continue sur beaucoup de révélations, de lore et de roleplay afin de mettre en place la suite de la campagne. Donc prochain compte rendu bientôt...

mercredi 13 septembre 2023

Quelques idées autour de "comment j'imagine" l'Interzone de William Burroughs dans mon Multivers, Batronoban, Tanger, New York, Table aléatoire...



Le terme d'interzone, qu'il utilise pour nommer l'espace tangerois, et qui est dérivé du statut officiel de « zone internationale », intéresse Burroughs pour son préfixe. Dans l'Interzone, ce qui compte sont les interstices entre les lieux identifiés et culturellement attribués. Comme il l'explique dans un texte très virulent du Festin nu contre la bureaucratie : « Il y a toujours un interstice entre les officines. » Dans cette ville prise en main par quatre administrations et divisée en secteurs américain, français, espagnol et anglais, la bureaucratie ne contrôle pas grand-chose et les espaces interstitiels de non-droit prolifèrent. Le mépris que Burroughs exprime pour l'altérité culturelle est exactement le même que celui qu'il manifeste pour ce qui serait censé être sa propre culture et ce qu'il appelle « la pourriture fondamentale de l'Amérique ». L'anarchisme de Burroughs le rend particulièrement agressif à l'égard de toute forme d'expression d'une homogénéité culturelle. L'idée même d'une identité culturelle, fabriquée dans des officines, est pour lui une affaire de bureaucrates.

Tanger n'est donc selon lui ni une ville arabe, ni une ville occidentale, mais une ville née dans l'entre-deux, fruit de l'impossible rencontre entre de multiples fantômes culturels. Le modèle que Burroughs a en tête, avant même d'arriver à Tanger, est celui du « camp de travail » ou de la « colonie pénitentiaire ». Tanger va être immédiatement perçue d'abord comme un camp de réfugiés où échouent les parias rejetés par leur propre monde : « Il ya ici une faute de gens incapables de partir, faute de papiers, d'argent, ou les deux. Tanger est une immense colonie pénitentiaire. » Dans la biographie qu'il consacre à Burroughs, Ted Morgan fait remarquer que Tanger, construit à l'emplacement où fut enterré Antée, le titan vaincu par Hercule, est pour cet écrivain la ville des perdants, ou des perdants. Cet intérêt de Burroughs pour les villes-camps précède son arrivée à Tanger. On trouvera dès l'époque de la rédaction de Queer (en 1953), dans un texte intitulé « Rêve de la colonie pénitentiaire », un développement sur Quito qui annonce le Tanger du Festin nu : « Les détenus se mêlent aux gens du cru, dont il est difficile de les distinguer. Mais tôt ou tard, ils se trahissent par une intensité sortant de l'ordinaire, résultant du fait de se préoccuper exclusivement de s'enfuir. » On n'habite pas ce genre de villes, on y échoue, et cela est tout autant valable pour les étrangers que pour les « gens du cru ». Les Arabes eux-mêmes sont des marginaux qui vivent du contact avec les Européens : mendiants, arnaqueurs, guides véreux, entremetteurs, etc. La ville recycle ses habitants dans un immense espace de trafics en tout genre.

Or c'est précisément ce genre de villes que Burroughs a choisi, non pour y habiter, mais pour y vivre. Il insiste dans ses lettres à Ginsberg sur le fait que Tanger est le seul lieu qui lui convienne et qui lui permette d'échapper à ses angoisses. Dans le film qu'il a fait à partir du Festin nu, David Cronenberg rencontré directement en relation avec le séjour de Burroughs à Tanger et le meurtre accidentel de sa femme Joan : l'Interzone est un espace d'expiation. On comprend mieux dans cette perspective le rapport très particulier que Burroughs entretient avec la ville : il y vient pour passer un temps de purgation. Pour lui, comme pour tous ceux qu'il rencontre, Tanger est un lieu de transit, un camp où l'on attend l'heure de partir. Là est sans doute l'origine du différend latent avec Paul Bowles, qui se pensait installé à Tanger et voulait jouer le jeu de l'adaptation. Si l'exotisme naît du désir d'adopter l'autre culture, on comprend qu'il ne peut être la ligne d'écriture de Burroughs.

La ville dans sa totalité est du coup une sorte d'envers du décor. Elle est perçue du point de vue de ses lieux les plus identitairement désinvestis. Voilà pourquoi les descriptions de l'Interzone peuvent renvoyer tout aussi bien à Quito, à New York, qu'à Tanger ou à toute autre ville que Burroughs connectera à l'Interzone. Les arrière-cours, les hangars désaffectés, les terrains vagues, sont autant de lieux qui rapprochent les villes à travers le monde. Ces lieux sont une première préfiguration de l'Interzone. C'est d'abord par ce type de lieux qu'une ville comme Tanger sera appréhendée.

Ces lieux oubliés, peu fréquentés par les humains, forment une sorte de doublure invisible de la ville, prête à en accueillir les cris et les rumeurs. Un parcours descriptif de l'Interzone se fait à l'occasion d'un cri lancé à travers la ville, dont le texte va s'attacher à suivre le parcours sonore :

Le cri jaillit de sa chaise, traversa un désert de vestiaires et de dortoirs à soldats, et l'air moisissant de pensions saisonnières, et les couloirs spectres de sanatoriums de montagne, l'odeur d'arrière-cuisine grise et grognonne et graillonnante des asiles de nuit et des hospices de vieillards, l'immensité poussiéreuse de hangars anonymes et d'entrepôts de douanes – traversa des portiques en ruine et des volutes de plâtre barbouillé, des pissoirs au zinc corrodé en une dentelle transparente par l'urine de millions de lopettes, des latrines abandonnées aux mauvaises herbes et exhalant des miasmes de merde retournant en poussière,des champs de totems phalliques dressés sur la tombe des nations moribondes dans un bruissement plaignant de feuilles sous le vent – ​​traversa encore le grand fleuve aux eaux boueuses où flottent des arbres aux branches chargées de serpents verts, et de l'autre côté de la plaine , très loin, des lémuriens aux yeux tristes contemplent les rives, et on entend dans l'air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours… Le chemin est jonché de préservatifs crevés et d'ampoules d'héroïne vides et de tubes de vaseline aplatis, aussi secs que l'engrais d'os sous le soleil d'été et on entend dans l'air torride le froissement de feuilles mortes des ailes de vautours…

Saisissant portrait apocalyptique de l'Interzone, comme espace à proprement parler inhabitable mais qui dit une vérité de Tanger, telle que cette ville est expérimentée par Burroughs : un espace où l'envers du décor remonte à la surface.

Ces lieux désolés sont désespérants car inhabitables. Ils sont clairement pour Burroughs du côté de la mort et de l'apocalypse. On ne peut les traverser que poussés par un « grand vent noir » qui s'infiltre partout. Nous ne sommes jamais à l'intérieur de la ville, mais plutôt dans un dédale de ruelles ouvertes sur le Dehors. Ce motif du vent glacial qui balaie la ville et s'engouffre dans les rues était déjà présent dans les textes de Queer sur Quito :

Cette nuit-là, Lee se vit en camp de travail. L'Alentour se dressait de hautes montagnes pelées. Il vivait dans une pension perpétuellement glaciale. Il sortit se promener. Comme il tournait le coin d'une rue pour s'engager dans une autre, pavée et sale, un froid vent de montagne le frappa de plein fouet. Il se sangla dans sa canadienne, en se sentant saisi d'un désespoir infini.

Ils vont être repris à propos de Tanger avec quelques aménagements supplémentaires. Le vent froid ne descendra plus des montagnes, mais viendra de la mer glaciale qui borde la ville. Burroughs voit la médina comme un grand labyrinthe ouvert sur la mer. Le vent froid venu de la mer et du large pénètre dans les ruelles et se propage dans toutes les recoins de la ville, jusque dans les pièces les plus reculées des maisons. Aucun espace d'intériorité n'est ménagé dans la ville : « Nul dans la Cité ne peut verrouiller sa porte et quiconque le veut peut entrer n'importe où et n'importe quand. » L'architecture globale de la ville obéit à ce principe d'extériorité :

Toutes les rues de la ville courent entre des gorges profondes qui débouchent sur une grande place en forme de haricot. Les façades entourant la place constamment baignée d'ombre sont percées d'alvéoles, taudis ou cafés, les uns profonds de quelques pieds, les autres se perdant dans un labyrinthe de chambres et de couloirs.

La ville est architecturalement conçue pour laisser le « vent noir » s'infiltrer dans tous les interstices et faire éclater les intériorités. Le labyrinthe tangerois est un espace d'extériorité : le véritable problème n'est pas de savoir comment en sorte, mais s'il est possible de s'y aménager un espace intérieur.

En ouvrant le labyrinthe sur la mer, en ne présentant pas la médina comme un espace clos, Burroughs déjoue le piège exotique si souvent à l'œuvre dans les textes de l'époque coloniale sur les villes marocaines. La médina n'est pas le symbole de l'intériorité mystérieuse du monde arabe, elle est au contraire un dispositif d'extériorisation branché sur l'immensité du monde. En elle le monde s'engouffre et vient irriguer ses moindres alvéoles. La médina est ouverte à tous les flux, et en particulier les flux d'argent. La zone internationale est également une zone franche dans laquelle tous les trafics sont permis. Le centre de la ville sera le Socco Chico , que Burroughs présente comme l'épicentre, ou la « plaque tournante », de la ville.

Les personnages ne peuvent habiter un tel espace évidé culturellement sans voir se modifier leurs comportements et leurs interactions. Burroughs insiste beaucoup sur le fait qu'à Tanger, chacun est pris dans un « numéro ». L'idée de « numéro » forme un principe très intéressant de construction de ses personnages, qui entre en relation avec la présentation d'un espace interstitiel. Parce que ceux qui ont échoué à Tanger sont des épaves et n'ont d'autre centre de gravité que le temps ouvert de l'attente, ils doivent se construire une façade pour éviter la désintégration de leur être. La ville distribue des rôles, qui sont autant de simulacres ou de postures par lesquels les individus n'entrent pas en communication mais en contact. C'est du point de vue du personnage-numéro, et de la recherche du « contact »,Socco Chico insérée dans un texte sur Tanger écrit pour raisons alimentaires et que Burroughs envoie à Ginsberg dans l'espoir qu'il le fasse publier dans un magazine :

Le Socco Chico est le lieu de rencontre, l'artère principale, la plaque tournante de Tanger. Tous les gens qui se trouvent en ville s'y montrent au moins une fois par jour. La plupart des résidents passent l'essentiel de leur journée. De toutes parts, on peut voir des individus qui ont échoué là en dernier ressort, à bout de ressources, attendant un boulot, un virement, un visa, un permis de séjour qu'ils n'auront jamais. Toute leur vie durant, ils n'ont pas eu de veine, prenant toujours la mauvaise partie. Et c'est là qu'ils se retrouvent. En tout dernier ressort. Dernière escale : le Socco Chico de Tanger.

Le marché des échanges psychiques est tout aussi engorgé que les boutiques. Une cauchemardesque impression de paralysie sature le Socco, l'impression que rien ne peut survenir, que rien ne peut évoluer. Les conversations s'émiettent en inanités cosmiques. Les gens restent assis aux terrasses des cafés, aussi silencieux et isolés que des pierres. Tout autre rapport que de proximité physique est exclu. En l'absence de toute intervention humaine, l'évolution des lois de l'économie n'aboutit qu'à des équations de paralysie absolue. Un de ces jours, les jeunes Espagnols en imper passionnés de foot, les guides et arnaqueurs arabes glanant quelques sous et fumant leurs pipes de kif, les pédés assis aux terrasses des cafés pour reluquer les gamins, les gamins paradant sous leurs yeux, les tapeurs , les macs,.

Dans cet espace désorienté au cœur du labyrinthe, aucune communication n'est possible et chacun est enfermé dans son numéro, et pourtant chacun est à la recherche du contact. Même le rôle de l'exilé, de celui qui attend à Tanger une opportunité pour s'enfuir, est un « numéro » qui peut servir à taper de l'argent. Le ressort de l'évocation de Tanger par Burroughs passe par cette apparente contradiction entre une ville présentée comme en perpétuel mouvement (à la différence de Venise qui serait figée dans la pierre), et la pétrification des postures de ses occupants. Il y a là un aspect clé de la perception de Tanger comme « interzone », c'est-à-dire comme espace interstitiel entre les zones culturelles. Dans cet espace mouvant, aucune communication interpersonnelle n'est possible, faute de l'existence d'un socle commun. Burroughs raconte un monde livré à l'autisme. Les postures absurdes, plus ou moins excentriques, qu'adoptent les résidents de Tanger, relèvent d'une esthétique maniériste : les corps ne disent rien par eux-mêmes, ils s'organisent en un étrange ballet qui met en contact les figures sans permettre de véritables rencontres. Parce que chacun est menacé d'un effondrement intérieur, d'une « désintégration consternante », le numéro sert à se reconstituer par l'extérieur, par le contact avec un public.

À cette explication existentielle du « numéro » vient s'ajouter une explication économique : les personnages cherchent désespérément un public pour établir un contact de nature commerciale. Les numéros sont un effet direct des lois de l'économie. Pour que les flux d'argent puissent circuler, il faut bien que les contacts s'établissent entre l'offre et la demande. Le « personnage-numéro », comme leurre, est l'opérateur de cette mise en contact. Dans l'univers tangerois de Burroughs, la bonne question à se poser dès lors qu'un nouveau personnage apparaît sur la scène est de savoir ce qu'il cherche à « fourguer ». Le personnage est l'habillage humain d'une transaction ou d'un trafic qui cherche à se faire. Il y a là une modalité d'existence du personnage très intéressante pour la théorie narrative : le personnage est l'opérateur fixe de la circulation des flux au sein d'un espace mouvant. La pétrification du personnage dans son rôle est la condition de circulation des flux. Dans ces trafics en tous genres qui traversent l'espace tangerois, il en est un qui est pour Burroughs le paradigme de tous les autres : le trafic de drogue.

Une évocation new-yorkaise du trafic de drogue nous permet de mieux comprendre l'importance du personnage comme « contact » :

On voit parfois jusqu'à cinquante camés loqueteux et piaulant de souffrance filer au train d'un môme qui joue de l'harmonica, et soudain ils tombent sur le Type – le Contact, la Connection, le Fourgueur de Came, le vrai Camelot – le cul posé sur une canne-siège en train de jeter du pain aux cygnes, ou bien il apparaît sous les traits d'une tantouse en travesti qui balade son afghan du côté de la 50 e Rue, ou d'un vieux pochard pissotant contre un pilier du métro aérien, ou d'un étudiant juif qui distribue des tracts socialisants à Washington Square, ou d'un forestier, ou d'un exterminateur de parasites – ou d'un chef de publicité pédouillard qui s'en jette un au snack Nadick et appelle le serveur par son prénom…

Les différentes apparences du dealer sont autant de « numéros », de leurres, de masques identitaires exhibés, qui dissimulent la seule réalité qui compte : l'accès à la « Came ». Derrière la façade de passants désœuvrés, la ville est livrée aux trafics en tous genres. La circulation de la drogue est le principe de connexion entre toutes les classes, toutes les races, tous les milieux. Les personnages différenciés qui hantent l'Interzone sont les formes qui rendent visible le flux invisible du trafic. D'où le caractère hallucinatoire de cette ville dont les formes ne se manifestent que pour permettre des mouvements invisibles. Tous les acteurs de Tanger sont des agents au service de forces invisibles, ils sont connectés aux réseaux mondiaux qui emportent la ville.


Le Festin Nu et divers éléments issus des œuvres de William Burroughs, voire de sa technique, comme le Cut-Up, sont très largement utilisés et réinterprétés par Batronoban, du moins dans certains de ses jeux (Space Sword, Mantoid Universe, Mantra...) qui sont pour moi des sources d'inspirations autant sur les univers présentés (Multivers) que sur les règles, ce qui m'intéresse ici c'est notamment cela :

"Voilà pourquoi les descriptions de l'Interzone peuvent renvoyer tout aussi bien à Quito, à New York, qu'à Tanger ou à toute autre ville que Burroughs connectera à l'Interzone. Les arrière-cours, les hangars désaffectés, les terrains vagues, sont autant de lieux qui rapprochent les villes à travers le monde. Ces lieux sont une première préfiguration de l'Interzone."

Pour moi, New York, dans mon imaginaire c'est The Warriors, Escape From New York et un renvoi à certains films post-apocalyptiques italiens tordus et urbains qui sont sortis dans les années 80, sans oublier nombres de séries, comics... C'est l’une des villes les plus emblématiques de la culture pop des années 80 et au delà. Mais c'est aussi, dans certaines de ces œuvres, des intrigues tout droit sorties d'un cauchemar au LSD et alimentées par beaucoup de méchanceté, cela se passe souvent dans les bas-fonds, les arrière-cours, les hangars désaffectés, les terrains vagues...Et si cela était un univers parallèle de New York, c'est à New York, mais une réalité visible que par des initiés ou les personnages doivent affronter, je sais pas, des gangs de rue, des vampires, des hommes-serpents et bien plus encore... C'est une version de la ville qui ne dort jamais au delà de l'espace et du temps. Imaginez New York avec une partie de dessin animé des années 80, trois parties d'un film VHS moisi à trois heures du matin, le tout filtré à travers la lentille de l'imagination de Batronoban avec de nombreuses opportunités pour les PJ de se mettre en difficulté. C'est un New York d’immondices et d’étrangetés scientifiques fantastiques.


Un groupe de jeunes New-Yorkais qui s'apprêtent à pénétrer dans l'Interzone pour échapper à leurs problèmes...


Et quel rapport avec Tanger, tout simplement, ces lieux à la marge qui pullulent dans toutes les villes du monde (et d'ailleurs (autres réalités, autres mondes, autres temporalités...)), que ce soit en leur centre ou leur périphérie, sont tous interconnectés. C'est l'Interzone. Vous êtes dans un repaire de junkies à New York et vous sortez de l'immeuble pour vous retrouver à Tanger, ou quelques parts dans une ruine sordide de l'Atlantide Maudite... En fait j'imagine une ville tentaculaire, un gigantesque labyrinthe de ruelles, de terrains vagues, de zones sombres constitué de tous ces lieux désenchantés de toutes les villes du Multivers. Une immense ville sans fin qui vous conduit d'une usine désaffectée servant de squat en banlieue parisienne à un établissement de mangeurs de lotus quelque part dans l'Atlantide Maudite en passant par une rue interlope de bars et établissements de passes quelques part en Asie, le tout comme si vous sortiez de chez vous pour aller chercher le pain à la boulangerie en face. Des milliers de km séparent ces endroits dans la réalité, voire certains y seraient inaccessibles, mais dans l'Interzone, tout est possible.


Ballade dans les rues de l'Interzone (dessin de João Pinheiro)

Autre visite des rues de l'Interzone, comme vous le voyez, tellement de villes y sont connectées que l'architecture change du tout au tout...


Evidemment c'est un haut lieu de trafic, notamment de drogues diverses et variées et seules la prise de ces substances permettent au quidam d'accéder à l'Interzone. Pour les autres, ceux qui dominent le marché noir et toutes leurs petites mains, il existe d'étranges rituels, d'anciennes sorcelleries ou des technologies de super-science oubliées ou extraterrestres qui leur permettent de se retrouver dans cet espace de vices situé de l'autre côté du voile de la réalité afin d'y mener leurs nombreux business.


Business dans les rues de l'Interzone...

Business dans un bar de l'Interzone...


L'Interzone serait un peu comme le Dark Web pour le net mais dans les mondes réels de mes univers de jeux, une sorte de Cynosure plus sombre et déjantée. Un haut lieu pour se procurer tout ce qui est interdit dans les mondes de la réalité ou pour se réfugier et échapper à quelque chose, se faire oublier et réapparaître un jour, ailleurs.

Je sais pas si je suis clair dans la manière dont je vois la chose pour mon Multivers, mais dans mon esprit c'est clair. Sinon peut-être vous faudra t'il utiliser la table ci-dessous pour mieux appréhender mes idées...

La drogue que vous allez consommer après vous l'être procurée dans les ruelles obscures et malfamées de l'Interzone peut entraîner des effets étranges, au delà des simples hallucinations ou de son pouvoir galvanisant. Si l'un des effets suivants se produit c'est qu'elle a surement été coupée avec une substance extraterrestre bizarre. Une petite table aléatoire si vous consommez des substances illicites lors d'un déplacement dans l'Interzone, je vous rappelle que ceci est prohibé.




1d10 d'effets secondaires inattendus de consommation de drogue de l'Interzone :

1 - Le pouvoir Psi de l'Utilisateur augmente de 1d3 points en permanence ou il reçoit un pouvoir Psi permanent si il n'en a pas.
2 - L'utilisateur gagne la capacité de voir dans le spectre infrarouge ou ultra-son. Les créatures planaires deviennent visibles.
3 - L'utilisateur gagne un point de charisme car sa chair se conforme à la vision idéale qu'il a de lui-même.
4 - Gagnez un pouvoir Psi ne faisant pas partie de la classe normale du personnage.
5 - L'utilisateur fait un très mauvais trip et se retrouve dans une autre dimension mais bien réelle.
6 - La peau de l'utilisateur devient étrangement colorée, comme des couleurs hors du temps et de l'espace. Les gens réagissent sauvagement.
7 - Des excroissances sensorielles étranges se forment sur le visage de l'utilisateur lui permettant d'appréhender et de ressentir la partie étrange de la réalité ou d'autres réalités.
8 - L'utilisateur gagne la capacité de voir à travers l'espace et le temps. Lancez 1d4 pour voir si les Chiens de Tindalos se rendent compte de votre présence.
9 - Les yeux de la personne deviennent littéralement des fenêtres sur l'âme reflétant l'essence même de ce qui fait une personne. Lancez la sauvegarde contre ou la cible se recroqueville en boule fœtale pendant 1d4 jours alors que le poids de l'univers semble l'écraser.
10 - L'utilisateur a accès aux fondements mêmes du chaos et peut accéder à la réalité hyper dimensionnelle. Ses poings infligent malgré lui 1d8 points de dégâts à l'univers qui l'entoure et il y a 10 % de chances que la réalité se replie sur elle-même autour de lui. Il se peut que les autres personnages soit obliger de se débarrasser de lui pour qu'il ne revienne jamais étant devenu trop instable.