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lundi 10 juillet 2023
Idée de contexte Sword & Sorcery / Super-Science pour un passé très lointain ou un futur encore plus lointain...
lundi 17 octobre 2022
On enrichit encore le contexte, Tolkien, D&D, Millevaux, Dossier Noir, Mythe, Mu...
vendredi 5 août 2022
La réflexion du soir...
En Umbri, Cité du Delta, les lumières brillaient d'un éclat criard après le coucher d'un soleil qui n'était plus à présent qu'une étoile décadente d'un rouge de charbon, devenue plus vieille que les chroniques, plus vieille que les légendes. Plus éclatantes, plus criardes encore étaient les lumières qui éclairaient la maison du poète vieillissant Famurza, dont les chansons anacréontiques lui avaient apporté les richesses qu'il déboursait en orgies pour ses amis et sycophantes. Ici, dans les portiques, les couloirs et les chambres, les lampes étaient aussi nombreuses que les étoiles dans une voûte sans nuages. Il semblait que Famurza souhaitât dissiper toutes les ombres, exceptées celles dans les excitantes alcôves installées à part pour les amours intermittentes de ses invités.
Car ce qui alimentait de telles amours en cet endroit était composé de vins, de cordiaux et d'aphrodisiaques. Il y avait des viandes et des fruits qui redonnaient vigueur aux pulsations flasques. Il y avait d'étranges drogues exotiques qui amusaient et prolongeaient le plaisir. Il y avait de curieuses statuettes dans des niches à moitié dissimulées; et des panneaux de bois sur lesquels étaient peintes des amours bestiales, ou des amours humaines ou surhumaines. Il y avait des chanteurs embauchés de tous les sexes, qui chantaient diverses chansonnettes érotiques; et des danseurs dont les contorsions étaient calculées pour restaurer les sens usés lorsque tout le reste avait échoué.
Mais face à tous ces incitateurs, Valzain, pupille de Famurza, et reconnu à la fois comme poète et sybarite, demeurait insensible.
Avec une indifférence frisant le dégoût, une tasse à moitié vide à la main, il contemplait la foule de gala qui tourbillonnait près de lui, et détournait involontairement ses yeux de certains couples qui étaient trop impudiques ou ivres pour chercher les ombres de l'intimité pour leurs badinages. Une soudaine satiété s'était emparée de lui. Il se sentait étrangement en retrait de ce fouillis de vin et de chair dans lequel, peu de temps auparavant, il aurait plongé avec délice. Il ressemblait à celui qui se tient sur une plage étrangère, au-delà des eaux de plus en plus profondes de la séparation.
« Quelle mouche t'a piqué, Valzain? Un vampire t'a-t-il sucé le sang? » C'était Famurza, rougeâtre, aux cheveux gris, légèrement corpulent, qui s'appuyait sur son coude. Posant une main affectueuse sur l'épaule de Valzain, il se hissa en l'air avec les autres qui gravaient avec fascination les litres dans lesquels il avait l'habitude de ne boire que du vin, évitant les liqueurs violentes et droguées fréquemment préférées par les sybarites d'Umbri.
« Est-ce la colère? Ou un amour insatisfait? Nous avons des remèdes contre les deux. Tu n'as qu'à nommer ta médecine. »
« Il n'y a point de médecine contre ce qui me tourmente », répondit Valzain. « Car j'ai cessé de me préoccuper de l'amour, que celui-ci soit satisfait ou insatisfait. Je puis seulement boire le fond de chaque tasse. Et l'ennui rôde au milieu de tous les baisers. »
« Vraiment, ce qui te préoccupe est un cas de mélancolie. » Il y avait de l'inquiétude dans la voix de Famurza. « J'ai lu quelques-uns de tes derniers vers. Tu écris seulement à propos de tombes et d'ifs, de vers et de fantômes et d'amours désincarnées. De telles choses me donnent mal au ventre, j'ai besoin d'au moins un demi-gallon de vin honnête après chaque poème. »
« Bien que je ne le sus guère avant tout récemment », admit Valzain, « il y a en moi une curiosité vers l'invisible, une envie pour les choses au-delà du monde matériel. »
Famurza, de commisération, hocha la tête. « Bien que j'aie atteint plus que le double de ton âge, je suis toujours satisfait de ce que je vois et entend et touche. Les bonnes viandes juteuses, les femmes, le vin, les chants à pleine gorge de chanteurs me suffisent. »
« Dans les tonneaux du sommeil », rêvassa Valzain, « j'ai étreint des succubes qui étaient plus que de la chair, j'ai connu des délices trop intenses pour que le corps éveillé les soutienne. Ces rêves n'ont-ils point de source, autre que le cerveau terrestre lui-même? Je donnerais beaucoup pour découvrir cette source, si celle-ci existe. En attendant, il n'y a rien d'autre pour moi que le désespoir. »
« Si jeune - et déjà si épuisé! Eh bien, si tu es fatigué des femmes et que tu désires des fantômes à leur place, je peux risquer une suggestion. Connais-tu la vieille nécropole qui gît à mi-chemin entre Umbri et Psiom - à une distance d'environ trois kilomètres d'ici? Les gardiens de chèvres affirment qu'elle est hantée par une lamie - l'esprit de la princesse Morthylla, morte il y a plusieurs siècles déjà et enterrée dans un mausolée qui existe toujours, s'élevant au-dessus des autres tombeaux. Pourquoi ne pas y aller ce soir et visiter la nécropole? Cela conviendrait mieux à ton humeur que ma maison. Et peut-être que Morthylla t'apparaîtra. Mais ne me blâme pas si tu ne reviens jamais. Après toutes ces années, la lamie est toujours avide d'amants humains; et elle pourrait bien jeter son dévolu sur toi. »
« Bien entendu que je connais l'endroit », dit Valzain. « Mais je crois que vous plaisantez. »
Famurza haussa ses épaules et s'en retourna parmi les fêtards. Une danseuse souriante, aux membres et aux cheveux blonds, vint vers Valzain et lança un collier de fleurs tressées autour de son cou, faisant de lui son captif. Il brisa doucement le collier et lui donna un baiser sans ardeur, ce qui fit grimacer cette dernière. Discrètement mais rapidement, avant que les autres fêtards ne tentent de le retenir, il quitta la demeure de Famurza.
Sans autre besoin que celui d'un urgent désir de solitude, il dirigea ses pas vers les banlieues, évitant le voisinage des tavernes et des lupanars, où se pressait la population. Musique, rires et morceaux de chansons le suivaient des maisons illuminées où des assemblées étaient tenues chaque nuit par les plus riches citoyens de la cité. Mais il rencontra peu de fêtards dans les rues : il était trop tard pour les rassemblements, trop tôt pour les dispersements, des invités à de telles assemblées.
À présent, les lumières diminuaient, avec des espaces toujours grandissants entre elles, et les rues s'assombrissaient de cette nuit antique qui se pressait contre Umbri et qui aurait entièrement absorbé ses galaxies provocatrices de fenêtres brillamment éclairées de lampes avec l'obscurcissement du soleil sénescent de Zothique. À propos de telles choses et du mystère enveloppant de la mort étaient les songes de Valzain tandis qu'il plongeait dans les ténèbres extérieures qu'il trouva apaisantes envers ses yeux fatigués par la lumière.
Apaisant aussi était le silence de la route bordée de champs qu'il suivit pendant un certain temps sans se rendre compte de la direction qu'il empruntait. Puis, en quelque point de repère familier en dépit de la noirceur, il se rendit compte que la route était celle qui courait d'Umbri vers Psiom, cette cité sœur du Delta; le chemin duquel au milieu des méandres centraux était située la nécropole abandonnée depuis fort longtemps que Famurza lui avait indiqué avec ironie.
À vrai dire, pensa-t-il, le matérialiste Famurza avait en quelque sorte découvert le besoin qui se terrait au fond de son désenchantement envers tous les plaisirs des sens. Il serait bon de visiter, de séjourner pour une heure environ dans cette cité où les gens s'étaient affranchis depuis longtemps des désirs mortels, au-delà de la satiété et de la désillusion.
Une lune, s'enflant du croissant vers la moitié, se leva derrière lui alors qu'il atteignait le pied de la basse colline sur laquelle reposait le cimetière. Il quitta la route pavée et commença à gravir la pente, à moitié recouverte de buissons rabougris, au sommet de laquelle les marbres, luisant faiblement, étaient discernables. Il n'y avait pas de chemin autre que les pistes discontinues faites par les chèvres et leurs bergers. Pâle, allongée et amincie, son ombre s'avançait devant lui, tel un guide fantomatique. Dans son imagination, il lui semblait qu'il grimpait la poitrine doucement inclinée d'une géante, sertie au loin des pâles gemmes qu'étaient les pierres tombales et les mausolées. Il se surprit à se demander, au sein de cette poésie fantasque, si la géante était morte ou simplement endormie.
Parvenant à la large étendue de terre du sommet, où des ifs nains mourants disputaient aux ronces sans feuilles les intervalles de pavés recouverts de lichen, il se souvint du récit que Famurza lui avait raconté à propos de la lamie dont on disait qu'elle hantait la nécropole. Famurza, il le savait bien, ne croyait pas en de telles légendes et en avait fait mention seulement pour se moquer de son humeur funèbre. Néanmoins, comme tout poète ferait, il se mit à jouer avec l'idée de quelque présence, immortelle, adorable et maléfique, qui résidait parmi les antiques pierres tombales et répondrait aux implorations de celui qui, sans croyances positives, avait désiré en vain des visions au-delà de la mortalité.
Parmi les pierres tombales et les bas-reliefs frappés par une solitude éclairée par la lune, il parvint à un mausolée élevé, se tenant encore au centre du cimetière avec peu d'indices de ruine. Sous le mausolée, lui avait-on dit, s'étendaient de vastes caveaux abritant les momies d'une famille royale éteinte qui avait régné sur les cités jumelles d'Umbri et de Psiom durant les siècles passés. La princesse Morthylla avait appartenu à cette famille.
À sa grande surprise, une femme, ou quelque chose qui semblait en être une, était assise sur un pilier effondré aux côtés du mausolée. Il ne parvenait pas à la voir distinctement; l'ombre de la tombe l'enveloppait toujours jusqu'aux épaules. Seule la figure, luisant faiblement, était levée en direction de la lune. Son profil était semblable à ceux qu'il avait vu sur d'antiques pièces de monnaie.
« Qui êtes-vous? », demanda-t-il, avec une curiosité qui supplanta sa courtoisie.
« Je suis la lamie Morthylla », répondit-elle d'une voix qui laissa derrière elle une vibration faible et insaisissable ressemblant à celle d'une harpe s'étant brièvement faite entendre. « Crains-moi - car mes baisers sont interdits à ceux qui veulent demeurer parmi les vivants. »
Valzain fut surpris de cette réponse qui faisait écho à ses fantasmes. Néanmoins, la raison lui disait que l'apparition n'était point un fantôme des tombes, mais une femme vivante qui connaissait la légende de Morthylla et qui désirait s'amuser en le taquinant. Et pourtant, quelle femme oserait s'aventurer seule et en pleine nuit en un endroit si désolé et inquiétant?
D'une manière plus plausible, elle était une dévergondée qui était sortie pour un rendez-vous parmi les tombes. Il y avait, il le savait, certaines débauchées qui avaient besoin d'un environnement et de meubles sépulcraux afin de stimuler leurs désirs.
« Peut-être attendez-vous quelqu'un », suggéra-t-il. « Je ne voudrais pas m'imposer, si tel est le cas. »
« J'attends seulement pour celui qui est destiné à venir. Et j'ai attendu longtemps, n'ayant point eu d'amant pendant deux cents ans. Reste, si tu le souhaites; il n'y a personne d'autre à craindre que moi. »
Malgré les conjectures rationnelles qu'il avait formulées, l'excitation de quelqu'un qui, sans y croire complètement, suspecte la présence d'une chose surnaturelle se mit à ramper le long de la colonne vertébrale de Valzain.
« Je suis venu ici dans l'espoir de vous rencontrer », déclara-t-il. « Je suis épuisé des femmes mortelles, fatigué de tous les plaisirs - lassé même de la poésie. »
« Je m'ennuie moi aussi », répondit-elle, simplement.
La lune avait grimpé plus haut, jetant ses rayons sur la robe de style antique que portait la femme. Elle était coupée de très près à la taille, aux hanches et à la poitrine, avec des plis tombants volumineux. Valzain avait vu de tels costumes seulement sur de vieux dessins. La princesse Morthylla, morte depuis trois siècles, pouvait bien avoir porté une robe similaire.
Peu importe qui pouvait-elle bien être, pensa-t-il, la femme était étrangement belle, avec une touche charmante dans les cheveux aux lourdes boucles dont la couleur était indéfinissable dans la lueur lunaire. Il y avait une douceur à propos de sa bouche, une ombre de fatigue ou de tristesse sous ses yeux. Au coin droit de ses lèvres, il discerna un petit grain de beauté.
La rencontre de Valzain avec celle qui s'était proclamée Morthylla se répéta chaque nuit alors que la lune s'enfla comme la poitrine arrondie d'une titane et s'en alla une fois de plus dans le vide et la sénescence. Toujours elle l'attendait au même mausolée, lequel, elle déclara, était sa demeure. Et toujours elle le congédiait lorsque l'est prenait une couleur de cendre avec l'aube, disant qu'elle était une créature de la nuit.
D'abord sceptique, il la considéra comme une personne animée de tendances et de fantasmes macabres semblables aux siennes, avec laquelle il entretenait un badinage d'un charme singulier. Pourtant, il ne pouvait trouver à propos d'elle aucun indice de la mondanité qu'il avait suspectée : aucune connaissance apparente des choses présentes, mais une folle familiarité avec le passé et la légende de la lamie. De plus en plus, elle semblait être une créature nocturne, familière seulement avec l'ombre et la solitude.
Ses yeux, ses lèvres semblaient détenir des secrets oubliés et interdits. Dans ses réponses vagues et ambiguës à ses questions, il lisait des significations qui l'excitaient d'espoir et de peur.
« J'ai rêvé de la vie », lui dit-elle énigmatiquement. « Et j'ai aussi rêvé de mort. À présent, peut-être y a-t-il un autre rêve - dans lequel tu viens de pénétrer. »
« Moi aussi, je voudrais rêver », dit Valzain.
Nuit après nuit, son dégoût et sa fatigue se muèrent en une fascination nourrie par le milieu spectral, le silence environnant des morts, de même que son retrait et sa séparation de la cité charnelle et tapageuse. Par degrés, par alternances entre l'incroyance et la croyance, il vint à l'accepter comme étant l'actuelle lamie. La faim qu'il avait perçue en elle ne pouvait être que la faim d'une lamie, sa beauté celle d'un être qui n'avait plus rien d'humain. C'était comme l'acceptation qu'un rêveur fait de choses fantastiques ailleurs que dans le sommeil.
Avec sa foi se mit à croître son amour pour elle. Les désirs qu'il avait crus décédés recommençaient à vivre en lui, plus sauvages, plus importuns.
Elle semblait l'aimer en retour. Néanmoins, elle ne laissait paraître aucun signe de la nature légendaire de la lamie, évitant son étreinte, lui refusant les baisers qu'il quémandait.
« Un jour, peut-être », concéda-t-elle. « Mais tu dois d'abord me connaître pour ce que je suis, m'aimer sans illusion. »
« Tuez-moi avec vos lèvres, dévorez-moi que vous dites avoir dévoré d'autres amants », supplia Valzain.
« Ne peux-tu point attendre? » Son sourire était doux - et tentateur. « Je ne souhaite point ta mort si vite, car je t'aime trop bien. N'est-ce point délicieux de poursuivre nos rendez-vous parmi les sépultures? N'ai-je point trompé ton ennui? Dois-tu mettre un terme à tout cela? »
La nuit suivante, il la supplia de nouveau, implorant de toute son ardeur et son éloquence la consommation refusée.
Elle se moqua de lui : « Peut-être ne suis-je qu'un fantôme désincarné, un esprit sans substance. Peut-être m'as-tu rêvée. Voudrais-tu courir le risque de t'éveiller de ce rêve? »
Valzain s'approcha d'elle, étirant ses bras dans un geste passionné. Elle recula, disant : « Que se passerait-il si je me changeais en cendres et en clair de lune à ton toucher? Tu regretterais alors ton imprudente insistance. »
« Vous êtes l'immortelle lamie », avoua Valzain. « Mes sens me disent que vous n'êtes point un fantôme ni un esprit désincarné. Mais pour moi, vous avez transformé tout le reste en ombres. »
« Oui, je suis assez réelle à ma manière », admit-elle, riant doucement. Puis, soudainement, elle s'inclina vers lui et ses lèvres touchèrent sa gorge. Il sentit leur moite tiédeur durant un moment - et sentit la piqûre effilée de ses dents qui percèrent à peine sa peau, se retirant aussitôt. Avant qu'il ne puisse l'étreindre, elle se déroba de nouveau.
« Il s'agit du seul baiser qu'il nous soit permis pour le moment », pleura-t-elle, et elle s'enfuit agilement d'un pas sans bruit parmi les reflets et les ombres des sépultures.
L'après-midi suivant, une affaire de travail urgent et inopportun appela Valzain à la cité voisine de Psiom : un voyage bref, mais qu'il effectuait rarement.
Il passa près de l'ancienne nécropole, mourant d'envie pour cette heure nocturne où il pourrait se précipiter une fois de plus à la rencontre de Morthylla. Son baiser poignant, lequel avait soutiré quelques gouttes de sang, l'avait laissé grandement fiévreux et angoissé. Il était, tout comme cette place de tombes, hanté; et ce tourment l'accompagna jusqu'à Psiom.
Il termina ses affaires, l'emprunt d'une somme d'argent chez un usurier. Se tenant sur le pas de la porte de l'usurier, avec cette personne légèrement odieuse mais nécessaire à ses côtés, il vit une femme passer dans la rue.
Ses traits, mais non sa robe, étaient ceux de Morthylla; et il y avait même ce petit grain de beauté à l'un des coins de sa bouche. Aucun fantôme du cimetière n'aurait pu le surprendre ou le consterner plus profondément.
« Qui est cette femme? », demanda-t-il au prêteur sur gages. « La connais-tu? »
« Son nom est Beldith. Elle est fort connue à Psiom, étant riche de plein droit et ayant eu d'innombrables amants. J'ai eu une petite affaire avec elle, bien qu'elle ne me doive rien dans le présent. Souhaiterais-tu la rencontrer? Je peux facilement te présenter à elle. »
« Oui, j'aimerais bien la rencontrer », convint Valzain. « Elle ressemble étrangement à quelqu'un que j'ai connu il y a de cela fort longtemps. »
L'usurier scruta le poète avec malice. « Elle risque de ne point s'avérer une conquête facile. On raconte depuis quelques temps qu'elle s'est retirée des plaisirs de la cité. Certains l'ont vu sortir la nuit en direction de la vieille nécropole ou en revenir à l'aube naissante. Voilà des goûts étranges, me dis-je, pour quelqu'un qui est à peine plus qu'une prostituée. Mais peut-être sort-elle pour aller rencontrer quelque amant excentrique. »
« Dirige-moi vers sa maison », demanda Valzain. « Je n'aurai pas besoin que tu me présentes. »
« Comme tu veux. » Le prêteur sur gages haussa les épaules, semblant légèrement désappointé. « Ce n'est pas très loin, de toute manière. »
Valzain trouva rapidement la maison. La dite Beldith était seule. Elle l'accueillit avec un sourire triste et troublé qui ne laissa aucun doute sur son identité.
« Je perçois que tu as appris la vérité », dit-elle, « je voulais te l'avouer prochainement, car la tromperie ne pourrait perdurer plus longtemps. Me pardonneras-tu? »
« Je te pardonne », répondit Valzain tristement. « Mais pourquoi m'as-tu trompé? »
« Parce que tu le souhaitais. Une femme essaie de plaire à l'homme qu'elle aime; et dans tout amour il y a plus ou moins de tromperie. Comme toi, Valzain, je m'étais fatiguée des plaisirs. Et j'ai cherché la solitude de la nécropole, si éloignée des choses charnelles. Tu es venu toi aussi, cherchant la solitude et la paix - ou quelque spectre surnaturel. Je t'ai reconnu aussitôt. Et j'ai lu tes poèmes. Connaissant la légende de Morthylla, j'ai voulu jouer à un jeu avec toi. En le jouant, je me suis mise à t'aimer... Valzain, tu m'as aimée en tant que lamie. Ne peux-tu point m'aimer pour moi-même? »
« Cela ne se peut », avoua le poète. « Je crains de reproduire le désappointement que j'ai trouvé chez les autres femmes. Mais au moins, je te suis reconnaissant pour les heures que tu m'as données. Elles furent les meilleures que j'ai connues - même si j'ai aimé quelque chose qui n'existait pas et qui n'existera jamais. Adieu, Morthylla. Adieu, Beldith. »
Lorsqu'il fut parti, Beldith s'étendit face contre terre parmi les coussins de son lit. Elle pleura un peu; et les larmes créèrent une moiteur qui sécha rapidement. Plus tard, elle se releva assez vivement et se consacra à ses tâches ménagères.
Après un certain temps, elle retourna aux amours et aux festivités de Psiom. Peut-être qu'à la fin, elle trouva cette paix qui est accordée à ceux qui sont devenus trop vieux pour les plaisirs.
Mais pour Valzain, il n'y avait aucune paix, aucun baume pour la dernière et la plus amère de ses désillusions. Il ne pouvait pas non plus retourner aux plaisirs charnels de son ancienne existence. Ainsi, il finit par s'enlever la vie, frappant sa gorge avec un couteau effilé jusqu'à la veine la plus profonde, au même endroit où les fausses dents de la lamie avaient mordu, faisant couler un peu de sang.
Après son décès, il oublia qu'il avait péri; il oublia le passé immédiat avec toutes ses occurrences et ses circonstances.
Suivant son entretien avec Famurza, il avait quitté la demeure de Famurza et la cité d'Umbri et avait emprunté la route qui passait à proximité du cimetière abandonné. Saisi par l'envie de le visiter, il avait grimpé la pente en direction des pierres tombales sous une lune ascendante qui s'élevait derrière lui.
Parvenant à la large étendue de terre du sommet, où des ifs nains mourants disputaient aux ronces sans feuilles les intervalles de pavés recouverts de lichen, il se souvint du récit que Famurza lui avait raconté à propos de la lamie dont on disait qu'elle hantait la nécropole. Famurza, il le savait bien, ne croyait pas en de telles légendes et en avait fait mention seulement pour se moquer de son humeur funèbre. Néanmoins, comme tout poète ferait, il se mit à jouer avec l'idée de quelque présence, immortelle, adorable et maléfique, qui résidait parmi les antiques pierres tombales et répondrait aux implorations de celui qui, sans croyances positives, avait désiré en vain des visions au-delà de la mortalité.
Parmi les pierres tombales et les bas-reliefs frappés par une solitude éclairée par la lune, il parvint à un mausolée élevé, se tenant encore au centre du cimetière avec peu d'indices de ruine. Sous le mausolée, lui avait-on dit, s'étendaient de vastes caveaux abritant les momies d'une famille royale éteinte qui avait régné sur les cités jumelles d'Umbri et de Psiom durant les siècles passés. La princesse Morthylla avait appartenu à cette famille.
À sa grande surprise, une femme, ou quelque chose qui semblait en être une, était assise sur un pilier effondré aux côtés du mausolée. Il ne parvenait pas à la voir distinctement; l'ombre de la tombe l'enveloppait toujours jusqu'aux épaules. Seule la figure, luisant faiblement, était levée en direction de la lune. Son profil était semblable à ceux qu'il avait vu sur d'antiques pièces de monnaie.
« Qui êtes-vous? », demanda-t-il, avec une curiosité qui supplanta sa courtoisie.
« Je suis la lamie Morthylla », répondit-elle.
(Source)
mardi 12 juillet 2022
Quelques réflexions d'un soir de vacances... Hommes Serpents, Naat, Galères Noires, Leng...
lundi 30 mai 2022
Petite idée de contexte supplémentaire...
lundi 19 juillet 2021
Le fruit de la tombe…
À demi immortel, il vivait d'âge en âge et ne cessait de croître en sagesse et en puissance. Thasaidon, le dieu noir du mal, favorisait ses envoûtements et ses entreprises. Au cours de ses dernières années, il fut accompagné par le monstre Nioth Korghai qui était descendu sur la terre à cheval sur une comète, en provenance d'un monde inconnu.
Grâce à ses connaissances en astrologie, Ossaru avait prévu l'arrivée de Nioth Korghai, et il s'enfonça seul dans le désert pour attendre le monstre. Beaucoup de pays aperçurent la chute de la comète - on aurait dit un soleil qui s'abattait en pleine nuit dans le désert -, mais seul le roi Ossaru assista à l'arrivée de Nioth Korghai. Il revint aux heures sombres, celles qui précèdent l'aube, alors que tout le monde dort, et il ramena le monstre dans son palais. Il l'installa sous la salle du trône, dans une cave qu'il avait préparée à son intention.
Le monstre demeura par la suite dans ce caveau, ignoré et invisible de tous. L'on disait qu'il conseillait Ossaru et l'informait du savoir des planètes extérieures. À certaines positions des étoiles, il recevait en sacrifice des femmes et de jeunes guerriers, et ceux-ci ne remontèrent jamais pour rendre compte de ce qu'ils avaient vu. Personne ne pouvait deviner l'aspect de Nioth Korghai, mais tous ceux qui pénétraient dans le palais entendaient des bruits étouffés qui montaient de la cave; on aurait dit le lent martèlement d'un tambour et le gargouillis d'une fontaine souterraine auxquels se mêlait parfois le caquetage diabolique de quelque basilic fou.
Pendant de nombreuses années, le roi Ossaru fut servi par Nioth Korghai à qui, en échange, il rendait service. Puis le monstre fut atteint d'une maladie indéfinissable et l'on ne perçut plus le bruit de caquet qui montait du caveau. Le roulement de tambour et le gargouillement de fontaine diminuèrent puis cessèrent. Les envoûtements du roi sorcier se montrèrent impuissants à écarter la mort et, quand le monstre s'éteignit, Ossaru entoura son corps d'un double cercle de maléfices et referma le caveau. Plus tard, quand le roi mourut à son tour, la tombe fut ouverte par le haut et les esclaves descendirent la dépouille momifiée du roi afin qu'il repose pour toujours aux côtés des restes de Nioth Korghai.
Les cycles se sont succédé et Ossaru n'est plus qu'un nom sur les lèvres des conteurs. Le palais où il vivait est perdu à présent, ainsi que la ville qui l'entourait. Certains disent qu'elle était située en Yoros, alors que d'autres parlent de l'empire de Cincor, où la dynastie des Nimboth construisit plus tard la ville de Yethlyreom. La seule chose qui soit certaine en tout cas, c'est que, dans une tombe scellée, un monstre venu d'ailleurs repose dans la mort en compagnie du roi Ossaru. Ils sont entourés du cercle interne de l'incantation d'Ossaru qui rend leurs corps imputrescibles malgré la chute des villes et des royaumes, tandis que le cercle extérieur les protège de toute intrusion. En effet, celui qui franchit la porte de la cave meurt et se putréfie au moment même de la mort, et est réduit en poussière avant même de toucher le sol.
Telle est la légende d'Ossaru et de Nioth Korghai. Personne n'a jamais découvert leur tombe, mais le sorcier Namirrha, dans une sombre prophétie, a prédit il y a fort longtemps que certains voyageurs, en traversant le désert, la découvriraient par hasard. Il disait encore que ces voyageurs, en pénétrant dans la tombe par une autre voie que la porte, assisteraient à un étrange prodige. Il ne dévoila pas la nature de ce prodige, mais ajouta seulement que Nioth Korghai, de par son appartenance à un monde très éloigné du nôtre, réagissait à certaines lois étrangères dans la mort comme dans la vie. Et personne ne perça jamais le secret des paroles de Namirrha. »
Les frères Milab et Marabac, des bijoutiers d'Ustain, restaient suspendus aux lèvres du conteur.
« Voilà une bien étrange histoire, en vérité », s'écria Milab. « Nous savons tous cependant qu'il y eut de grands sorciers jadis, des faiseurs de prodiges et d'envoûtements profonds, et aussi de vrais prophètes. Les sables de Zothique regorgent de tombes perdues et de cités oubliées. »
« C'est une bonne histoire en effet », reprit Marabac, « mais elle manque de fin. Je t'en prie, conteur, ne pourrais-tu nous en dire plus? Des métaux précieux et des bijoux ont peut-être été ensevelis en compagnie du roi et du monstre? J'ai vu des tombeaux où les morts étaient enfermés derrière des lingots d'or, et des sarcophages qui répandaient autant de rubis que les gouttes de sang d'un vampire. »
« Je vous raconte cette légende comme mes pères me l'ont racontée », rétorqua le conteur. « Ceux dont le destin est de retrouver la tombe raconteront la suite... si par hasard ils échappent à leur découverte.
La piste traversait un pays moribond. Et alors que la caravane se rapprochait des frontières de Yoros, le désert reflétait une désolation infinie. Les collines sombres et décharnées ressemblaient aux corps allongés de géants momifiés. Des lits de rivière à sec dévalaient vers des lacs taris recouverts d'une croûte de sel. Des vagues de sable gris montaient à l'assaut de falaises affaissées, là même où les eaux douces clapotaient autrefois. Des colonnes de poussière s'élevaient et s'évanouissaient à la manière de fantômes fugitifs. Et dans un ciel carbonisé, le soleil ressemblait à une monstrueuse braise rougeoyante.
La caravane avançait avec prudence dans ce désert qui paraissait dénué de toute vie. Avant de s'engager dans un défilé entre deux montagnes, les marchands forcèrent l'allure de leurs montures et apprêtèrent leurs lances et leurs épées bâtardes tout en fouillant de leurs yeux inquiets les crêtes nues car ici, dans des cavernes invisibles, vivait un peuple sauvage et à demi bestial, les Ghorii. Ils se nourrissaient de charognes à la manière des goules et des chacals. Ils étaient également anthropophages et montraient une préférence pour les dépouilles des voyageurs, dont ils buvaient le sang comme si c'était de l'eau ou du vin. Tous ceux qui devaient voyager entre Yoros et Tasuun les redoutaient.
Le soleil monta au zénith, chassant de ses rayons impitoyables les ombres des gorges les plus profondes. Aucune bouffée de vent ne soulevait le sable d'un gris cendré.
À présent, la piste empruntait le cours de quelque ancien torrent encaissé. Et les chameaux s'empêtraient jusqu'aux genoux dans des trous d'eau remplis de sable que recouvraient des galets et des pierres. Sans le moindre avertissement, à un détour du lit sinueux, le ravin se mit à fourmiller, à grouiller des corps repoussants, brunâtres, des Ghorii qui, surgissant de tous côtés à la fois, bondissaient des pentes rocheuses ou s'élançaient, telles des panthères, du haut des corniches.
Ces apparitions de goules étaient extraordinairement féroces et agiles. Sans émettre d'autre son qu'une espèce de toux rauque et expectorante, et armés seulement de leurs doubles rangées de dents pointues et de leurs serres pareilles à des faucilles, les Ghorri se jetèrent sur la caravane. Ils devaient bien être une vingtaine par monture et cavalier. De nombreuses bêtes s'écroulèrent immédiatement sous les morsures de leurs adversaires qui les attaquaient aux pattes, à l'arrière-train ou à l'échine, ou qui n'hésitaient pas à leur sauter à la gorge à la manière des chiens sauvages. Les monstres rapaces s'abattirent sur les dromadaires renversés et leurs cavaliers et entreprirent de les dévorer sur-le-champ. Dans la mêlée, des caisses de bijoux, des ballots de tissus précieux laissèrent échapper leur contenu. Des idoles de jaspe et d'onyx jonchèrent le sol poussiéreux, des perles et des rubis traînaient dans des flaques de sang, car toutes ces choses n'avaient aucune valeur aux yeux des Ghorii.
Or le hasard avait voulu que Milab et Marabac chevauchassent à l'arrière. Ils avaient pris du retard malgré eux car le chameau de Milab avait été blessé par une pierre, ce qui leur permit d'échapper à l'attaque des goules. Ils s'immobilisèrent avec horreur et assistèrent au massacre de leurs compagnons dont la résistance fut anéantie avec une rapidité foudroyante. Les Ghorii ne s'aperçurent pas de leur présence tant ils étaient absorbés par les chameaux et les marchands qu'ils dévoraient à belles dents, ainsi d'ailleurs que les propres membres de leur tribu, blessés par les épées des caravaniers.
Les deux frères, la lance levée, s'apprêtaient à défendre bravement et inutilement leurs compagnons quand leurs montures, terrifiées par cet hideux tumulte, par l'odeur du sang et la puanteur d'hyène des Ghorii, se dérobèrent et firent demi-tour, reprenant la route de Yoros.
Ils tombèrent très vite sur une autre bande de Ghorii qui dévalaient au loin les versants sud et couraient pour les intercepter. Pour éviter ce nouveau péril, Milab et Marabac poussèrent leurs montures dans un ravin latéral. Ils avançaient lentement à cause de la claudication du chameau de Milab, et s'attendaient à tout moment à voir surgir les rapides Ghorii sur leurs talons. Ils franchirent ainsi plusieurs lieues dans la direction de l'est, tandis que le soleil décroissait derrière eux, et atteignirent au milieu de l'après-midi la ligne de faîte de cette région immémoriale.
Ils dominaient une plaine affaissée, ridée et érodée, au fond de laquelle brillaient les murs blancs et les dômes de quelque cité innommée. Aux yeux de Milab et Marabac, cette ville ne semblait pas être éloignée de plus de quelques lieues. Ils crurent avoir découvert une ville cachée des sables extérieurs et, pleins d'espoir d'échapper à leurs poursuivants, ils se mirent à descendre la longue pente qui menait à la plaine.
Ils chevauchèrent pendant deux jours sur un sol poudreux qui ressemblait à la poussière bitumée des momies, en direction de dômes qui fuyaient sans cesse alors qu'ils paraissaient si proches. Leur situation devenait désespérée, car ils ne possédaient plus qu'une poignée d'abricots secs et une outre d'eau aux trois quarts vide. Leurs provisions ainsi que leurs stocks de bijoux et d'objets ciselés avaient disparu avec les dromadaires porteurs de la caravane. Les Ghorii ne les suivaient plus, mais ils étaient à présent harcelés par les démons rouges de la soif et les démons noirs de la faim. Au second matin, le chameau de Milab refusa de se relever et, ni les malédictions de son maître, ni l'aiguillon de sa lance ne lui arrachèrent la moindre réaction. Les deux frères furent alors obligés de se partager le chameau survivant, qu'ils montaient ensemble ou à tour de rôle.
La cité miroitante apparaissait et disparaissait sous leurs yeux à la façon d'un mirage. Finalement, à la fin du second jour, une heure avant le coucher du soleil, ils franchirent les longues ombres des obélisques brisées et des tours de guet écroulées et pénétrèrent dans les anciennes rues.
Cet endroit avait été autrefois une métropole, mais la plupart de ses demeures seigneuriales n'étaient plus que des monceaux de pierres. De hautes dunes de sable s'étaient infiltrées entre les arcs de triomphe et recouvraient les pavés et les cours. Titubant d'épuisement et le cœur rongé d'angoisse devant l'échec de leurs espoirs, Milab et Marabac poursuivirent leur chemin en quête d'un puits ou d'une citerne que les longues années arides auraient par hasard épargnés.
Au cœur de la cité, là où les murs du temple et les hauts bâtiments d'état empêchaient le sable de s'introduire, ils aperçurent les ruines d'un vieil aqueduc qui menait à des citernes aussi sèches que des fournaises. Les fontaines des places de marché étaient tout aussi asséchées et rien, nulle part, ne révélait une quelconque présence d'eau.
En errant désespérément, ils arrivèrent aux ruines d'un vaste édifice qui avait dû être le palais de quelque monarque oublié. Les murs épais avaient défié l'érosion des siècles. Le portail aux voûtes intactes, gardé de chaque côté par des statues d'airain verdi représentant des héros mythiques, imposaient toujours le respect. Les marchands de bijoux gravirent l'escalier de marbre et pénétrèrent dans une vaste salle au toit écroulé dont les colonnes cyclopéennes semblaient soutenir le ciel du désert.
Les larges dalles étaient jonchées de débris d'arches, d'architraves et de pilastres. À l'extrémité de la pièce se dressait une estrade de marbre noir qui devait soutenir jadis un trône de roi. En se rapprochant, Milab et Marabac entendirent tous deux un faible gargouillement indistinct, à croire qu'une rivière ou une fontaine coulait sous le dallage du palais.
Pour mieux repérer la source du bruit, ils grimpèrent sur l'estrade. Un énorme bloc de pierre s'était détaché du mur en surplomb, récemment semblait-il, brisant le marbre sous le choc. Une portion de l'estrade s'était affaissée créant une ouverture sombre et béante. Et c'était de là que montait ce bruit de gargouillis aussi régulier qu'un pouls.
Les bijoutiers se penchèrent au-dessus du trou et fouillèrent l'obscurité à laquelle venait s'ajouter un miroitement vague produit par une source imperceptible. Ils ne purent rien voir. Une odeur d'humidité et de moisi monta à leurs narines, comme le souffle d'un réservoir scellé depuis trop longtemps. Ce bruit incessant de fontaine semblait émaner plus particulièrement d'un côté de l'ouverture, à quelques mètres environ sous eux.
Aucun des deux ne put déterminer la profondeur du caveau. Après s'être brièvement concertés, ils retournèrent près du chameau qui attendait paisiblement à l'entrée du palais. Ils lui retirèrent son harnais et nouèrent les longues rênes de cuir en une seule gerbe qui leur servirait de corde. De retour sur l'estrade, ils attachèrent un bout de cordage au bloc de pierre et jetèrent l'autre extrémité dans le trou sombre.
Milab descendit plusieurs dizaines de mètres à bout de bras avant que ses orteils ne rencontrent une surface solide. Il se retrouva sur un sol de pierre. Le jour déclinait rapidement derrière les murs du palais, et une pâle lueur s'infiltrait par la déchirure du pavement. La silhouette d'une porte entrouverte, à demi arrachée de ses gonds, se découpait d'un côté, laissant échapper une faible clarté qui devait émaner de quelque crypte inconnue ou d'un escalier situé plus loin.
Quand Marabac le rejoignit avec souplesse, Milab cherchait l'origine de ce bruit d'eau. Devant lui, parmi des ombres indistinctes, il devina les contours vagues et troublants d'un objet qui évoquait quelque énorme clepsydre, ou une fontaine entourée de sculptures grotesques.
La lueur parut se voiler momentanément. Incapable de déterminer la nature de cet objet et ne disposant pas de torche ou de bougie, Milab arracha une partie de l'ourlet de son burnous et y mit le feu. À la lumière sans éclat du tissu qui se consumait lentement, tenu à bout de bras, les marchands distinguèrent plus clairement la chose prodigieuse, monstrueuse, qui se dressait sur le sol jonché de débris pour se perdre dans les ténèbres de la voûte.
Cette chose ressemblait au rêve blasphématoire de quelque démon fou. Sa partie principale, son corps, avait la forme d'une urne et reposait sur un bloc de pierre curieusement incliné, au centre de la cave. Ce tronc blafard était piqué d'innombrables petites ouvertures. De son giron et de son socle aplati partaient de nombreux prolongements pareils à des bras ou à des jambes qui traînaient leurs segments de cauchemar sur le sol. Deux autres membres raidis plongeaient comme des racines dans un sarcophage ouvert, apparemment vide, d'un métal doré couvert d'étranges signes archaïques, posé à côté du bloc.
Ce torse en forme d'amphore était surmonté de deux têtes. L'une d'elles arborait un bec de seiche et deux longues fentes obliques à la place des yeux. L'autre tête juxtaposée sur d'étroites épaules appartenait à un homme âgé, à l'expression sombre, royale et terrible. Ses yeux ardents ressemblaient à des rubis balais, et sa barbe grisonnante couvrait le tronc poreux d'une mousse broussailleuse. De vagues côtes se dessinaient en dessous de la tête humaine, et certains membres se terminaient par des mains et des pieds humains, ou possédaient des jointures anthropomorphes.
Les têtes, les membres et le corps étaient périodiquement parcourus de ce mystérieux bruit de régurgitation qui avait poussé Milab et Marabac à descendre dans le caveau. À chaque reproduction du bruit, une rosée gluante suintait des pores monstrueuses et s'écoulait paresseusement en gouttes interminables.
Les bijoutiers s'immobilisèrent de terreur. Incapables de détourner les yeux, ils rencontrèrent le regard pernicieux de la tête humaine qui les regardait avec malveillance du haut de son socle fantastique. Et quand le morceau de chanvre acheva de se consumer entre les doigts de Milab et que les ténèbres envahirent à nouveau le caveau, ils virent les fentes aveugles de la seconde tête s'ouvrir graduellement et répandre une clarté jaune, chaude et ardente d'une intolérable manière, jusqu'à n'être plus que d'immenses orbes ronds. Ils perçurent en même temps un singulier roulement de tambour, comme si les pulsations du cœur devenaient audibles.
Ils ne comprenaient rien, si ce n'est qu'une horreur inhumaine, ou partiellement humaine, se tenait devant eux. Ils ne se souvenaient plus du conteur de Faraad et de l'histoire de la tombe cachée d'Ossaru et de Nioth Korghai, et encore moins de la prophétie de sa découverte par des voyageurs qui tomberaient dessus par hasard. Vivement, avec une tension et un étirement redoutables, le monstre redressa ses membres les plus proches, ceux qui se terminaient par les mains brunes, desséchées, d'un vieillard, et les tendit dans la direction des bijoutiers. Le bec de seiche émit un caquetage démoniaque, et la tête royale, à la barbe grise, prononça d'une voix grave des mots rythmés, semblables à l'incantation de quelque enchanteur dans une langue inconnue de Milab et Marabac.
Ils reculèrent devant les mains affreusement tâtonnantes. Au paroxysme de la peur et de la panique, dans la lumière ruisselante des orbes incandescents, ils virent cette monstruosité se lever, quitter son socle de pierre et avancer avec maladresse sur des membres aussi peu assortis. Un piétinement d'éléphants et un trébuchement de pieds humains en résultaient, qui s'avéraient inaptes à supporter cette masse impie. Les deux tentacules rigides se retirèrent du sarcophage doré, leurs extrémités enveloppées d'un tissu de pourpre précieuse, brodé de pierreries, comme ceux utilisés pour bander les momies royales. Avec un caquetage démentiel et incessant, et un tonnerre malveillant d'anathèmes qui s'achevaient en chevrotements séniles, l'horreur à double tête se pencha vers Milab et Marabac.
Ils firent volte-face et traversèrent comme des fous le vaste caveau. Devant eux, dans les rayons puissants projetés par les orbes du monstre, ils repérèrent une porte entrebâillée, d'un métal sombre, à moitié affaissée sur ses gonds rouillés. Elle était d'une hauteur et d'une largeur cyclopéennes et paraissait être conçue pour des créatures bien plus grandes que des hommes. Par l'ouverture, ils aperçurent le début d'un corridor sombre.
À cinq pas de la porte, une faible ligne rouge tracée sur le sol poussiéreux suivait la conformation de la pièce. Marabac, légèrement en avance sur son frère, traversa cette ligne. Comme s'il avait été brisé net dans son élan par un mur invisible, il vacilla et se pétrifia. Ses membres et son corps parurent se dissoudre sous le burnous, et le burnous lui-même tomba en guenilles, comme s'il avait atteint un âge incalculable. Un nuage ténu de poussière flotta dans l'air, accompagné du miroitement fugitif d'os blanchis, à la place des mains tendues. Puis les os aussi s'évanouirent... et un tas vide de haillons pourris retomba sur le sol.
Une faible odeur de putréfaction monta jusqu'aux narines de Milab. Sans comprendre, il interrompit un instant sa fuite. Il sentit alors sur ses épaules la poigne de mains flétries. Le caquetage et le déluge de paroles s'enflaient derrière lui à la manière d'un choeur démoniaque. Les roulements de tambour, les régurgitations de fontaine s'amplifièrent jusqu'à l'étourdir. En poussant un cri qui mourut presque aussitôt, il s'élança à la suite de Marabac vers la ligne rouge.
L'énormité qui était à la fois humaine et monstrueuse, l'amalgame indéfinissable d'une résurrection inhumaine, continua sa course sans s'interrompre. Les mains d'Ossaru, oubliant son propre enchantement, s'avancèrent vers les deux tas de haillons. Et la créature monstrueuse franchit la zone de mort et de dissolution qu'Ossaru lui-même avait instaurée pour protéger éternellement sa tombe.
Pendant un instant, il se forma dans l'air un nuage informe, suivi tout aussitôt d'une pluie de cendres.
L'obscurité s'installa derechef dans le caveau et, avec elle, le silence.
La nuit tomba sur ce pays sans nom, sur cette cité oubliée, et vit l'arrivée des Ghorii qui avaient suivi Milab et Marabac dans le désert. Ils tuèrent et dévorèrent le chameau qui attendait patiemment à l'entrée du palais. Plus tard, dans l'ancienne salle aux colonnes, ils découvrirent la brèche dans l'estrade par où les bijoutiers étaient descendus. Avec voracité, ils se rassemblèrent autour du trou et reniflèrent la tombe sous leurs pieds. Ils repartirent déçus car leur odorat subtil leur disait qu'ils avaient perdu la piste et que cette tombe ne contenait plus ni vie ni mort.























